Fantaisie militaire


Un album de sorti en chez .

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Alain Bashung a pris une place tellement prégnante dans le paysage musical français depuis plusieurs années que j’ai presque honte de l’avouer : de cet homme qui a incarné pendant plusieurs décennies la plus haute idée d’un rock ambitieux, francophile, intelligent, audacieux, je ne connais rien ou si peu (l’album « Passé Le Rio Grande », souvenir […]

Alain Bashung a pris une place tellement prégnante dans le paysage musical français depuis plusieurs années que j’ai presque honte de l’avouer : de cet homme qui a incarné pendant plusieurs décennies la plus haute idée d’un rock ambitieux, francophile, intelligent, audacieux, je ne connais rien ou si peu (l’album « Passé Le Rio Grande », souvenir de mes années d’enfance, rarement considéré comme un des sommets de Bashung). Aussi se replonger dans certains de ses plus hauts faits d’armes n’est-il probablement pas inutile. Près de dix ans après sa parution, c’est donc avec l’ingénuité du novice que je me plonge dans cette « Fantaisie Militaire » régulièrement citée comme l’album majeur de la discographie de Bashung.

Le générique, d’entrée de jeu, impressionne, mais la plupart des noms ne surprennent guère. On retrouve ainsi Rodolphe Burger ou les Valentins, alibis usuels de tout disque se réclamant d’un label de « qualité française ». Si l’on ajoute à cela que les paroles, dans leur grande majorité, sont signées Jean Fauque – pas non plus une nouvelle tête chez Bashung – on est prêt à étouffer un bâillement. C’est alors que l’on croise LE nom qui change tout, celui d’Adrian Utley, guitariste de Portishead, et l’on se dit qu’il y a peut-être bien plus à creuser ici que sur les innombrables autres albums sur lesquels Burger ou Edith Fambuena ont apporté leur touche.

A l’écoute, on découvre une qualité de composition peu commune ; il faut reconnaître que Fantaisie Militaire, Mes Prisons ou Aucun Express sont de véritables merveilles d’écriture musicale, complexes sans être inaccessibles, étranges et envoûtantes. La voix de Bashung, profonde et rauque comme jamais, apporte un surcroît d’étrangeté et de personnalité à ces superbes morceaux, mais je n’en démords pas : c’est bien souvent Utley qui propulse, de ses sons aigrelets, trafiqués et toujours aussi cinématographiques, ces chansons dans une autre dimension, entre méditation teintée d’inquiétude et blues languide. C’est d’ailleurs lorsque ses guitares se font plus discrètes que l’album perd le rythme (La Nuit Je Mens, tube incontestable mais chanson sans relief). On regrette également que certaines collaborations débouchent sur un résultat bien décevant : on comprend bien que Burger est derrière Samuel Hall, c’est tellement visible et lisible que la personnalité de Bashung s’efface totalement derrière le « Burger-style ».

Musicalement, le bilan demeure excellent, malgré quelques très légères réserves. Restent les paroles, un sujet comme toujours épineux chez Bashung. Je fais partie de ceux qui regrettent son recours systématique au jeu de mots, son choix de privilégier la sonorité au sens. On comprend bien ce que racontent ou ce qu’évoquent certains textes (d’autant qu’ils ne sont pas toujours d’une finesse irréprochables : « délaissant les grands axes, j’ai pris la contre-allée », sur Aucun Express, c’est assez clair, pas de problème, merci), mais souvent tout cela reste bien hermétique. Certains raffolent de ce parti-pris, semble-t-il, aussi serait-il vain de le condamner, mais « Fantaisie Militaire » n’apporte rien de nouveau à l’œuvre de Bashung sur ce plan…

Si j’ai l’air d’insister sur ses points faibles, qu’on ne s’y méprenne pas : indéniablement, « Fantaisie Militaire » est plus qu’un très bon album, il rassemble en quelques dizaines de minutes le meilleur du rock français des années 90 et se paie le luxe d’emprunter, grâce à Adrian Utley, un supplément d’âme et d’élégance qui en font bien qu’un disque de rock. Il permet également de comprendre la fascination exercée par Bashung sur une grande partie de la critique. Il est toujours malaisé, néanmoins, de juger après coup ce type d’album auréolé d’un véritable statut de chef-d’œuvre, car l’attention s’aiguise et l’on se prend à manquer d’indulgence face à certaines faiblesses, certains moments creux… Je prends le risque de passer pour un pisse-vinaigre : « Fantaisie Militaire » est un grand album, mais mon Panthéon est encore loin.

Chroniqueur

Tracklist

  1. Malaxe
  2. La nuit je mens
  3. Fantaisie militaire
  4. 2043
  5. Mes prisons
  6. Ode à la vie
  7. Dehors
  8. Samuel Hall
  9. Aucun express
  10. Au pavillon des lauriers
  11. Sommes-nous
  12. Angora