Alain Bashung - Play Blessures

Play Blessures


Un album de sorti en chez .

Après tout, pourquoi vouloir réserver le post-punk et la cold-wave aux anglo-saxons ? Bien entendu, Simon Reynolds et les autres chroniqueurs officiels de cette période à la charnière des seventies et des eighties l’ignoreront toujours, mais notre Hexagone n’a pas été totalement inexistant sur la mappemonde rock d’alors. Taxi Girl (mené par Daniel Darc) a […]

Après tout, pourquoi vouloir réserver le post-punk et la cold-wave aux anglo-saxons ? Bien entendu, Simon Reynolds et les autres chroniqueurs officiels de cette période à la charnière des seventies et des eighties l’ignoreront toujours, mais notre Hexagone n’a pas été totalement inexistant sur la mappemonde rock d’alors. Taxi Girl (mené par Daniel Darc) a fourni une interprétation plus que crédible de ce que pourrait être une new-wave désespérée à la française. "Play Blessures", le quatrième album d’Alain Bashung, en est une autre illustration. Des guitares dissonantes (ou absentes) aux synthétiseurs glaçants placés en premier plan, en passant par une voix évidemment rocailleuse, chargée d’une réverbération glauque, l’ensemble est bien loin d’une variété française de bon aloi. Aussi chargé d’écho qu’un parking souterrain, "Play Blessures", avec son rock grelottant, la goutte au nez, hâve et émacié, exsude la dope, l’alcool et les nuits de galère.

"Play Blessures" apparaît d’autant plus énigmatique que cette intransigeance quasi-misanthrope est le fruit d’un artiste alors porté par le succès de quelques tubes mémorables (Gaby, Vertige de l’Amour), qui peut même s’offrir les services de Serge Gainsbourg pour signer des paroles – un fait en définitive anecdotique, Gainsbourg, en manque de verve ou soucieux de la cohérence de l’ensemble, aligne des textes aussi cheap que le reste du disque si l’on excepte quelques formules qui font mouche. Si l’on renonce bien vite à chercher un sens à ces paroles, on comprend en revanche bien vite l’ambiance et l’état d’esprit de Bashung et Gainsbourg au moment d’enregistrer le disque : "J’m’incendie volontaire", "Tu cherches la lumière et c’est l’impasse", no future avec quelques années de retard en quelque sorte.

Imaginer que le single tiré de l’album ait pu être C’est Comment Qu’on Freine laisse rêveur et en dit long sur la difficulté de commercialiser "Play Blessures". Il est facile de voir pourquoi ce disque kamikaze a valu à son auteur une estime sans limites de la part d’une bonne partie de la critique française : mélodies inexistantes, paroles au mieux décousues, basées sur des jeux de mots à peu près aussi incompréhensibles que les grommellements de Bashung… Autant d’ingrédients qui font de cette virée proto-rockabilly une véritable anomalie. J’Croise Aux Hébrides, presque lumineux comparé à la tonalité du reste de l’album, représente probablement la chanson la plus aboutie d’un album qui se construit au contraire sur la glorification de la négation, du brouillon. "Play Blessures" est souvent cité comme une pierre angulaire du rock hexagonal : plus que par sa qualité intrinsèque, c’est certainement plus pour la fascination immense qu’il exerce. Il n’est pas aisé d’aimer "Play Blessures", encore moins de l’écouter en boucle, mais il est rassurant de savoir que dans nos contrées aussi des musiciens ont pu défier la logique commerciale, le formatage et l’uniformisation pour livrer des oeuvres à la mesure de leur confusion mentale. La France n’a pas été qu’un robinet à soupe – c’est en partie à Bashung qu’elle le doit.

Chroniqueur