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The Bearer Of Bad News


Un album de sorti en chez .

9

L'album magnifique d'Andy Shauf est un ravissement d'élégance et de sobriété. La très grande classe.

La critique est parfois un exercice ingrat. Le problème d’un album comme celui d’Andy Shauf, c’est qu’il est difficile de bien en parler sans convoquer immédiatement des clichés éculés. Avec ses sonorités sobres, très acoustiques, faites de guitares sèches, de pianos, de cordes et d’arrangements de bois très présents, impossible de ne pas penser à “The Bearer Of Bad News” comme à un disque de crépuscule, d’automne. Et le critique de dégainer l’ensemble de l’imagerie folk, feu de bois et soleil couchant en premier lieu. Et le critique de parcourir de long en large les champs lexicaux qui accompagnent ces jolis clichés. Et le critique de convoquer au chevet d’Andy Shauf la litanie des gloires passées et pour l’essentiel décédées. Autant de réflexes pavloviens qui, s’ils ne sont pas déplacés, ne mettront pas vraiment le travail du musicien en valeur.

Pour tout dire, il serait regrettable d’être esclave des clichés car un tel disque mérite bien mieux. Par sa sobriété, son élégance sans faille, “The Bearer Of Bad News” représente même ce que l’on a entendu de plus merveilleux en matière de pop mâtinée de folk depuis bien longtemps. Bien sûr, inutile de chercher Andy Shauf dans les playlists radio ; même les sites spécialisés semblent l’avoir, pour nombre d’entre eux, oublié. L’époque fonctionne ainsi : il est plus aisé de se faire entendre en tablant sur des sons qui brillent, qui claquent, sur des productions tape-à-l’œil. Andy Shauf restera donc certainement un secret bien gardé et ce n’est peut-être pas plus mal.

“The Bearer Of Bad News” n’a pas d’âge : il aurait aussi bien pu sortir en 1972 qu’en 2015. C’est peut-être aussi pour cela qu’il a été si peu remarqué. L’écriture d’Andy Shauf est très classique ; c’est l’attention portée aux instrumentations et aux arrangements qui trahit toute son ambition. La mise en concordance de cordes et de clarinettes bouscule discrètement nos habitudes et pourtant le mélange se révèle infiniment plus suave que bien des productions plus pléthoriques. On est loin, certes, des enluminures foisonnantes du Sufjan Stevens d'”Illinoise” ou autres ténors de la pop orchestrale : ici, les instruments se répondent poliment, se complètent, sans jamais perdre l’auditeur. Familière également, la voix d’Andy Shauf, à la fois fragile et suave, évoque Elliott Smith (avec même un mimétisme troublant sur You’re Out Wasting ou Jesus She’s A Good Girl), mais on pense souvent aussi au timbre velouté de Jude.

Au-delà des apparences, la musique d’Andy Shauf révèle sur la longueur une finesse et une complexité insoupçonnées. Ainsi, là où l’inspiration mélodique est plutôt à chercher du côté du folk américain, les arrangements renvoient plutôt à la pop anglaise. L’ouverture de Drink My Rivers, avec son piano un rien guindé cédant la place à une ballade laid-back très canadienne, illustre parfaitement cette double attache.

La contrepartie du classicisme, c’est peut-être la durabilité et “The Bearer Of Bad News” fait clairement partie de la catégorie des disques construits pour durer. Il y a fort à parier qu’il ne vieillira pas (ou peu, ou bien) et qu’on l’écoutera avec autant de plaisir dans de nombreuses années. Car ce qui le distingue du lot est tout aussi indémodable : une collection de chansons aussi simples et sobres que belles, aux textes aussi soignés que la musique. C’est tout et c’est pourtant beaucoup. Parmi tous ces morceaux brille tout particulièrement le très ambitieux Wendell Walker, oeuvre au noir étendant sa narration sur plus de 8 minutes, là où la plupart des autres titres concentrent beaucoup plus leur propos. De la même façon, les exégètes goûteront à coup sûr les paroles travaillées d’Andy Shauf, qui se révèle, encore sur Wendell Walker mais aussi sur Hometown Hero et bien d’autres, un conteur inspiré, tour-à-tour sombre et pince-sans-rire.

Par son raffinement discret, par la qualité de son écriture, par sa concision, “The Bearer Of Bad News” est un ravissement pour l’oreille lasse de voir s’accumuler les productions testostéronées, usée par l’agression constante de titres surchargés et compressés. Loin des incessantes déclarations d’intention, des concours d’ego qui forment, hélas, l’essentiel de l’actualité musicale et culturelle de notre époque, un tel disque ressemble à une véritable source de jouvence.

Chroniqueur

Tracklist

  1. Hometown Hero
  2. Drink My Rivers
  3. I'm Not Falling Asleep
  4. Covered in Dust
  5. Wendell Walker
  6. You're Out Wasting
  7. The Man On Stage
  8. Jesus, She's A Good Girl
  9. Lick Your Wounds
  10. Jerry Was A Clerk
  11. My Dear Helen

La disco de Andy Shauf