Apocalypse


Un album de sorti en chez .

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« Apocalypse » est pour Bill Callahan un pas supplémentaire vers le statut de Sergent, de Capitaine, si l’on reprend les termes qu’il utilise pour désigner dans America! deux de ses modèles, Kris Kristoffersson et Johnny Cash. « Quelle armée ? » s’exclame t-il amèrement, se reprochant peu après de l’idée de n’avoir « jamais servi [s]on pays ».  Deux […]

« Apocalypse » est pour Bill Callahan un pas supplémentaire vers le statut de Sergent, de Capitaine, si l’on reprend les termes qu’il utilise pour désigner dans America! deux de ses modèles, Kris Kristoffersson et Johnny Cash. « Quelle armée ? » s’exclame t-il amèrement, se reprochant peu après de l’idée de n’avoir « jamais servi [s]on pays ».  Deux lignes plus loin dans la même chanson, il fait rimer « Vietnam » avec « Native American« . L’Amérique crée et détruit, nous dit t-il ; et la frontière entre ces deux forces n’est pas toujours très nette.

Callahan n’a pas attendu de se rapprocher de son lit de mort pour s’affranchir de l’un des lieux communs les plus envahissants de la grande chanson américaine, la religion. Il le prouve en sept nouvelles chansons païennes. Continuer d’avancer, ne produire que ce qui est nécessaire à son lent épanouissement,  avec concision et simplicité, c’est à cela que Callahan brille le mieux, c’est ce qu’il magnifie dans son phrasé unique. Ses nouvelles chansons sont des extensions de son travail passé, en en constituent la continuation logique.

Cette apocalypse, c’est la somme de ses démos, étalées sur son lit, parce qu’il a l’impression d’échouer à chaque fois à se représenter lui-même. Sur Riding for the Feeling, une chanson à la beauté classique, il chante :  « I kept hoping for one more question / Or for someone to say, / Who do you think you are ? / So I could tell them ». Le disque réussit avec succès à le définir ; dépréciation légère, humour dosé mais sauvage, sens de l’observation admirable, chaleur humaine plutôt que cynisme, fascination pour l’humilité et la simplicité, si rare, capacité à relier passé sauvage et présent fou dans l’histoire mouvementée de son pays, foi renouvelée dans les choses et les bêtes. Avec ces dernières, il espère secrètement que l’homme, débarrassé de sa vanité, puisse partager davantage.

Il met en abime ses sentiments, en travaille encore un peu plus la perspective que par le passé. « But the pain and frustration, is not mine / It belongs to the cattle, through the valley. ». Il rend nos éclats passagers, les décrit assimilés par la nature elle-même – nous traversant comme des flux sans jamais vraiment nous appartenir. La nature : sans doute la seule entité que l’on puisse célébrer de façon valable.

Callahan parvient à être important sans rien ramener  à lui, mais en restituant au monde qui l’entoure.  En interrogeant, par exemple, l’ambivalence du nationalisme, comme l’a fait PJ Harvey avec « Let England Shake ». Et loin de l’ambition de tout comprendre. Son extraordinaire carrière ne suscite que la confusion. Et même lorsque il se montre acerbe envers l’Amérique, dans le balancement-gauche-devient-cavalcade-funk d’ »America! » (« I watch David Letterman in Australia / Oh America ! ») – c’est pour invoquer son devoir d’humilité. « Everyone’s allowed a past / They don’t care to mention ?”. Il rappelle dans l’urgence de Drover que la route est plus importante que la destination :

Yet one thing about this wild, wild country / It takes a strong, strong / It breaks a strong, strong mind / And anything less, anything less / Makes me feel like I’m wasting my time”.

Pour s’en remettre toujours à ses doutes qui lui permettent d’avancer. Cinq « révélations » au cœur du disque, est t-il libre ? Et qu’est-ce qu’être libre ? C’est appartenir à la liberté, répond t-il sur Free’s, une chanson dont l’instrumentation rappelle Van Morrison. C’est « être moqué pour des choses auxquelles je ne crois pas / et applaudi pour des choses que je n’ai pas faites. » C’est être assimilé, encore… Sur One Fine Morning, chanson qui fait mieux que d’empaqueter le tout, avec ses neuf minutes qui s’écoulent comme un fleuve, Callahan évoque sa propre mort. En démystifiant largement, encore. « One fine morning / I’m gonna ride out / Just me and a skeleton crew.

Son apocalypse, comme leitmotiv, c’est un déluge des plus belles images de dénuement. “When the earth turns cold / And the earth turns black / Will I feel you riding on my back ?”. Même derrière sa voix brute, à peine expressive, il est exceptionnellement touchant. Mais c’est sans oublier ce qui donne un sens à sa vie dans ce bas-monde. « DC 450 » prononce t-il à la toute fin. Le numéro de catalogue de son nouvel album, une méta-donnée pour ce qui est presque, au regard de sa carrière, un méta-album. L’ultime reflet d’un jeu de miroirs extraordinaire.

Chroniqueur

Tracklist

  1. Drover
  2. Baby's Breath
  3. America!
  4. Universal Applicant
  5. Riding For The Feeling
  6. Free's
  7. One Fine Morning