Dream River


Un album de sorti en chez .

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Bien sûr, il serait facile de louer en quelques phrases un nouvel album de Bill Callahan. Un type attachant, qui ne la ramène pas, installé dans le paysage depuis plus de vingt ans, prolifique sans être omniprésent et toujours fidèle à un songwriting soigné et intemporel. Beaucoup ne s’en privent d’ailleurs pas. Pourtant, plus que […]

Bien sûr, il serait facile de louer en quelques phrases un nouvel album de Bill Callahan. Un type attachant, qui ne la ramène pas, installé dans le paysage depuis plus de vingt ans, prolifique sans être omniprésent et toujours fidèle à un songwriting soigné et intemporel. Beaucoup ne s’en privent d’ailleurs pas. Pourtant, plus que de la paresse, une telle démarche revient à passer à côté de l’essentiel. Car la carrière de Bill Callahan, entamée sous le pseudo de Smog, en dépit de sa constance dans la qualité, n’est pas linéaire, et l’abandon de son pseudo en 2007 a été une véritable rupture, aussi subtile et nuancée qu’elle ait pu paraître sur la forme. De la même façon, “Sometimes I wish we were an eagle”, paru en 2009, et “Apocalypse”, paru en 2011, s’ils portent la même signature dans le raffinement, n’en sont pas moins deux albums à l’approche bien différente. Le premier cité était ainsi le récit d’une lutte intime transcendé par une écriture à l’ampleur mélodique inédite. Pour schématiser, disons que Bill Callahan nous faisait entendre pourquoi il ne serait plus jamais Smog, même si la tentation et ses penchants naturels l’y incitaient. Sur “Apocalypse”, son regard se posait cette fois-ci sur son pays, il interrogeait son rapport à l’Amérique et les mélodies se tassaient un peu pour céder la place à des arrangements plus abrupts, plus tendus, révélateurs des doutes, de l’ambigüité, voire parfois de l’amertume qui agitaient notre homme. Un nouvel album de Bill Callahan, c’est donc bien une aventure neuve, et aucun ne peut prétendre avoir su d’avance à quoi ressemblerait “Dream river” et encore moins en avoir fait le tour en une ou deux écoutes.

Sur la forme, “Dream river” se veut un disque d’une délicatesse et d’une justesse totales. Autour de la guitare et de la voix toujours aussi chaude de Bill Callahan, on remarque la présence d’une flûte sur The Sing et Javelin Unlanding notamment, ou plus loin sur Spring. Une flûte à la fois discrète et virevoltante qui offre un vrai relief à l’ensemble à chaque intervention. Sur Spring encore, il y a également des percussions qui entrent en scène en milieu de morceau et en accélèrent imperceptiblement le rythme, de tout petits gimmicks et des accords de trois fois rien en fond sur Ride My Arrow. Sur Small Plane, il n’y a rien ou presque, pas par souci de dépouillement, mais simplement parce qu’une guitare, une voix et deux trois phrases bien senties suffisent à remplir l’espace. Mentionner tous ces détails n’est pas anodin, car ils offrent à “Dream river” un canevas sonore qui n’a pas d’égal dans la discographie de Bill Callahan. Mais, encore une fois, tout se fait dans la discrétion, la parcimonie et l’économie d’effets, au point qu’une écoute trop “oisive” fait courir le risque de ne pas percevoir une dimension essentielle du disque. Mais quand on l’a saisie, on peut se repasser en boucle un titre comme l’ultra bien nommé Summer Painter et s’ébahir de l’impression de voir un tableau prendre forme sous nos yeux au gré de lignes de guitare qui s’affolent, grondent puis redescendent, de notes de flûte qui montent vers le ciel puis s’enchevêtrent avec la batterie.

Sur le fond, “Dream river” renoue avec une certaine intimité, explore les sentiments. Sur The Sing, en une phrase, Bill Callahan en dit plus que beaucoup dans un ouvrage entier sur la solitude ( The only words I’ve said today are beer and thank you), évoque la peur de la perte et de la mort. Des thèmes liés au temps qui passe, symbolisés par la contemplation de l’enchaînement des saisons (The wind is pushing the clouds along (…) a power is putting them away, chante-t-il sur Spring). Ainsi, plutôt que glisser vers le confinement, le repli, “Dream river” est au contraire un disque parfois grave, mais toujours ouvert, qui observe son environnement. Un disque moins âpre qu”Apocalypse”, moins mélodique que “Sometimes I wish we were an eagle” mais à la palette sonore plus riche. Palette est d’ailleurs le terme approprié tant cet album est, d’une certaine façon, autant celui d’un peintre que d’un musicien. Celui d’un grand artiste, tout bonnement.

Rédacteur en chef

Tracklist

  1. The Sing
  2. Javelin Unlanding
  3. Small Plane
  4. Spring
  5. Ride My Arrow
  6. Summer Painter
  7. Seagull
  8. Winter Road