Workbook


Un album de sorti en chez .

Le premier album solo de Bob Mould tient une place particulière dans l'oeuvre de cet auteur majeur. A redécouvrir d'urgence !

Les albums d’ermite pavent l’histoire du rock. En 2008, le magnifique premier album de Bon Iver avait défrayé la chronique mais il y a une quinzaine d’années, le duo Goldfrapp imposait un disque unique conçu en vase clos (« Felt Mountain »). En remontant encore plus loin, du « Pink Moon » de Nick Drake à « Another Diamond Day » de Vashti Bunyan, les exemples sont légion. A sa manière, « Workbook » appartient à cette longue lignée de disques d’isolement et l’on sent bien à l’écouter la valeur cathartique qu’il a pu avoir pour son auteur.

« Workbook » est le premier album solo de Bob Mould mais il s’insère après une première carrière déjà longue et riche en disques majeurs. En 1988, Mould n’est pas un inconnu débarquant sans crier gare, c’est au contraire un artiste majeur, à l’origine avec Hüsker Dü d’un des manifestes esthétiques les plus radicaux et les plus marquants de la décennie. Au début de l’année 1988, après l’explosion en vol d’Hüsker Dü, on imagine volontiers Bob Mould exténué par le rythme incessant des tournées et des séances d’enregistrement, une course effrénée durant laquelle le seul recours pour faire face à une débauche d’énergie constante a été l’excès de substances éthyliques ou chimiques. « Workbook » est l’album de rédemption d’un homme encore jeune à l’époque mais déjà marqué par une vie de bruit et de fureur. Le changement de direction opéré par l’Américain est donc un choix fort et lourd de sens. De ce point de vue, la composition et l’enregistrement de « Workbook » ont certainement constitué un parfait palier de décompression. Bob Mould s’impose en effet une nouvelle façon d’écrire et de composer des chansons, s’extirpant de la cage hardcore qu’il avait lui-même édifiée autour de lui.

La guitare a toujours eu la part belle dans la musique de Mould et l’instrument tient de nouveau un rôle central dans ces chansons. L’ambiance générale est en revanche totalement différente : les arpèges et le picking sont très présents et donnent des atours folk aux compositions (Heartbreak A Stranger, Poison Years). L’utilisation de signatures rythmiques s’éloignant du sacro-saint binaire rock (Sunspots) renforce aussi cette impression de renouveau très nette. Même sur des compositions assez classiques, les sons de guitare mêlent l’électricité distordue et l’acoustique boisée. Des cordes, souvent assez sèches, se substituent parfois aux guitares électriques en soulignant avec pertinence certains passages plus intenses (Brazilia Crossed With Trenton).

Bien entendu, la voix de Mould, instantanément reconnaissable et son chant torturé, lui aussi unique, font de cet album une suite naturelle de sa discographie. Les textes, pour la plupart teintés de noir, apportent également une continuité et montrent que l’homme n’est pas encore totalement remis sur pieds. La qualité des compositions enfin montre que même au fond du trou, Bob Mould demeure un songwriter d’exception et donne toute son âme à ce « Workbook » : si son auteur s’y livre volontiers à des recherches formelles inédites pour lui, il y démontre aussi et surtout son inspiration toujours vivace.

Outre sa valeur intrinsèque, « Workbook » vaut aussi pour l’influence palpable qu’il pu avoir sur le courant punk américain : il devenait soudain envisageable, pour un artiste de punk hardcore, de faire entrer les cordes, la mélodie, la guitare sèche, dans le paysage. Avec Hüsker Dü, Bob Mould et Grant Hart avaient déjà réussi à concilier l’inconciliable, à produire un rock d’une violence inouïe et à conserver pourtant une écriture pop délicate et sophistiquée. Avec « Workbook », il s’agissait à présent de rester punk en oubliant les assauts soniques, de montrer qu’en débranchant l’électricité, l’intransigeance pouvait demeurer tout aussi forte. Le punk devenait une affaire de comportement, d’attitude, d’esprit plus que de composante sonique ; Fugazi allait naturellement prolonger cette approche en développant un état d’esprit ralliant le punk à l’engagement et à l’intégrité plutôt qu’à la déglingue et aux excès.

On se doute enfin que l’ »Unplugged » de Nirvana doit beaucoup à « Workbook ». Cobain, Grohl et Novoselic auraient-ils eu le courage de jouer leurs chansons en acoustique si Bob Mould n’avait auparavant prouvé que cela était non seulement possible mais pertinent ? A défaut de connaître la réponse, on se contentera d’apprécier à sa juste valeur le rôle tout particulier que joue cet album mémorable dans l’œuvre d’un des auteurs majeurs du rock américain.

Chroniqueur
  • Publication 466 vues25 janvier 2015
  • Tags Bob MouldVirgin
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Tracklist

  1. Sunspots
  2. Wishing Well
  3. Heartbreak A Stranger
  4. See A Little Light
  5. Poison Years
  6. Sinners And Their Repentances
  7. Brasilia Crossed With Trenton
  8. Compositions For The Young And Old
  9. Lonely Afternoon
  10. Dreaming, I Am
  11. Whichever Way The Wind Blows
  12. All Those People Know
  13. Shoot Out The Lights - Live At Cabaret Metro, Chicago/1989
  14. Compositions For The Young And Old - Live At Cabaret Metro, Chicago/1989
  15. If You're True - Live At Cabaret Metro, Chicago/1989
  16. Poison Years - Live At Cabaret Metro, Chicago/1989
  17. Brasilia Crossed With Trenton - Live At Cabaret Metro, Chicago/1989