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Station To Station


Un album de sorti en chez .

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"Le chef-d'oeuvre était anciennement la preuve de l'excellence que devait présenter l'artisan pour être promu à la maîtrise dans sa corporation" (cf "Qu'est-ce qu'un chef-d'oeuvre", Gallimard)

“Station To Station” est un monstre. S’y attaquer demande patience et recul, le temps d’en digérer la puissance de chaque seconde. L’envie de partager aura tout de même pris le pas sur la crainte de ne pas savoir en transmettre la nature proprement exceptionnelle.

1975, David Bowie a littéralement rasé son passé avec l’album soul “Young Americans”. Dans le même temps, à peine arrivé à New York, notre homme déménage à Los Angeles, mère de tous les vices. Usé par son rythme, harassé par son statut et plongeant dans la névrose psychotique, l’anglais a choisi le pire endroit qui soit pour sa santé mentale. Reclus dans son monde intérieur, David Bowie perd pied. C’est à cette époque que lui parlent les sonorités d’obscures formations allemandes telles que Kraftwerk ou NEU!. Enfin, ses premiers pas dans l’industrie du cinéma interviennent avec le rôle de Thomas Jerome Newton dans le film “L’Homme qui venait d’ailleurs” de Nicolas Roeg. C’est pour ce rôle que Bowie créera lui-même son dernier personnage, le Thin White Duke, qui sera l’image publique de l’album. Entité charnelle en noir et blanc, à la tenue impeccable, une sorte d’Aryen rachitique, l’image semble être le dernier moyen que Bowie ait trouvé pour exister, être un interprète plus qu’un humain doué de sensations.

Historiquement, il est souvent retenu le morceau qui donnera le titre de l’album. La raison principale à cela reste certainement sa durée (dépassant les dix minutes) et sa capacité à enchaîner en toute fluidité de nombreux courants musicaux offrant un panel d’univers très large. A commencer par la note en larsen de Earl Slick qui hante l’ensemble, Station To Station est avant tout une présentation de ce qui nous attend. S’articulant autour d’oppositions rythmiques, piano et boucles funky/soul de la guitare de Carlos Alomar (rencontré pour “Young Americans”), Bowie soumet sa composition à sa passion pour le Krautrock. A lui seul, ce titre semble avoir inventé le post-rock avec ces moult nappes sonores et une bonne partie du noise “autiste” par sa première partie. Au rayon de l’interprétation, on perçoit les effets de “Young Americans” dans la maîtrise vocale, avec la fluidité de ses débuts retrouvée. A l’image de l’avatar qu’il s’est créé, le Thin White Duke excelle dans le jeu, tenant autant des Blues Brothers que du théâtre baroque. Encore une fois, Bowie trouve son excellence dans la synthèse. Au rayon des paroles, le duc dévoile son appétence pour l’occultisme et son dégoût de son environnement sociétal de l’époque. De manière générale, la sémantique de l’album diffusera le mal être de notre homme.

Quelque part, il semble envisageable d’en rester là, mais ce qui suit marque d’autant plus le génie de l’homme. Le fait d’avoir fait tourner en boucle le disque récemment a grandement contribué à cet éclairage personnel… L’introduction de l’album, à la lumière des titres qui lui succèdent, ressemble à une sorte de parade nuptiale (en milieu orgiaque) entre pop, rock, soul, électronique naissante. Il va en résulter les hybrides Golden Years, Word On A Wing, TVC15 et Stay. Que faire de plus grandiose que ceux-là ? La réponse m’est inconnue. Larsens, boucles funky, piano rhythm’n’blues, le tout sous l’égide d’une approche expérimentale du son et des rythmiques. En digne descendant des alchimistes d’antan, Bowie transmute ses matériaux sonores (ceux qui habitent son esprit) et en ressort une nouvelle matière à définir, mais dont l’éclat en suppose à la rareté et la valeur. Encore une fois, la synthèse Bowiesque et le génie expérimental de l’homme se traduisent avant tout par l’efficacité des mélodies, sans à coup, sans rupture, où la fragilité perceptible n’entame en rien la fluidité des morceaux.

L’album se conclut au sixième titre, Wild Is The Wind, reprise d’une des figures fondatrices de la personnalité musicale de David Bowie, Nina Simone. Elle-même avait popularisé le titre interprété initialement par Johnny Mathis pour le film éponyme. Exit le piano originel, Bowie fond l’émotion du titre dans une orchestration folk synthétique qui a aucun moment ne fera injure au magnétisme épuré de la soul woman. Le chanteur performe, avec une des plus grandes prestations vocales de sa carrière, amenant une tension à l’image de son état psychologique du moment.

D’aucuns présentent “Station To Station” comme le passage de témoin entre “Young Americans” le soul et “Low” l’expérimental. A mon sens, c’est nier la nature même du génie de David Bowie : l’alchimie, dans sa plus pure définition. “Young Americans” et “Low”, en dépit de leur qualité indéniable, sont plus symptomatiques d’une habitude de l’artiste, raser le passé quand celui-ci lui paraît révolu ou dangereux. L’album qui nous occupe présentement demeure lui une des expressions de la perfection les plus poignantes de l’histoire du rock, tout simplement.

Notion ô combien galvaudée dans un monde où le superlatif est devenue norme, le chef-d’oeuvre rejoint la place qui lui est dévolue avec des opus tels que “Station To Station”.

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Tracklist

  1. Station to Station - 2016 Remaster
  2. Golden Years - 2016 Remaster
  3. Word on a Wing - 2016 Remaster
  4. TVC15 - 2016 Remaster
  5. Stay - 2016 Remaster
  6. Wild Is the Wind - 2016 Remaster

La disco de David Bowie