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Monomania


Un album de sorti en chez .

7

“Monomania” s’écoute comme un florilège de mythologies rock n’roll passées au filtre intime et énigmatique de Bradford Cox. C’est aussi l’album abrasif, véhiculant l’esprit punk des Ramones, que ceux qui se sont lassés de l’enfermement de l’« indie rock » pouvaient attendre. Sans Judy Is a Punk Rocker pour faire bonne mesure, l’album s’écoute pourtant comme une projection […]

“Monomania” s’écoute comme un florilège de mythologies rock n’roll passées au filtre intime et énigmatique de Bradford Cox. C’est aussi l’album abrasif, véhiculant l’esprit punk des Ramones, que ceux qui se sont lassés de l’enfermement de l’« indie rock » pouvaient attendre. Sans Judy Is a Punk Rocker pour faire bonne mesure, l’album s’écoute pourtant comme une projection fantasmatique d’une grande époque musicale et de ce qui se serait passé, à cette époque, dans la tête d’un musicien, lui aussi atteint du syndrome de Marfan, en train d’enregistrer un disque dans un garage. C’est ainsi qu’il faut comprendre le jeu qui consiste pour Deerhunter à s’appliquer à soi-même cette étiquette étonnement parlante : ‘nocturnal garage’. S’il y a des faux semblants et autres jeux de silhouette, l’album est emprunt d’une nostalgie coutumière, qui ne peut s’expliquer que si l’on fouille à l’intérieur de la solitude de son chanteur.

Le titre semble faire référence à une volonté immodérée de tout contrôler, mais aussi à une supposée ‘manie’ qui serait de ré-enregistrer inlassablement la même musique. Cette interprétation vole en éclats quand on compare “Monomania” aux autres albums de Deerhunter : ce disque brise la trajectoire du groupe, une montée indolente en puissance qui sonnait de plus en plus comme une prière pour le succès. En 2008, Cox offrait cette explication : « Je ne sais pas si je crois au contrôle total. Ce qui est beau dans la vie, c’est qu’il y a toujours beaucoup de possibilités. C’est ce que je retiens de l’adolescence aussi : vous nagez au beau milieu de ces possibilités. Puis, à l’âge adulte, elles réapparaissent comme des bulles de savon. Toutes les idées de ce que vous feriez, qui vous seriez, ou avec qui vous passerez votre temps se défont lentement… » C’est ce que raconte “Monomania”.

Des signes dans les textes de Monomania laissent deviner que Bradford Cox est de plus en plus adulte, avec une volonté récurrente de retour à la réalité. Mais le groupe a une inertie énorme ; l’une, psychologique, vient des relents d’adolescence difficiles à laisser de côté, l’autre, mécanique, de la quantité de chansons écrites par centaines. Cox ne cesse jamais d’écrire, recherchant compulsivement à se débarrasser des mêmes sentiments en mettant en scène des personnages voués à l’observation de leurs propres vices, le cynisme se transformant en nostalgie et en amour lorsqu’il se tourne vers l’extérieur.

Ce sont les chansons qui ont permis au groupe de survivre malgré le départ d’un de ses membres après l’enregistrement de “Halcyon Digest” (2011), car, disait Cox, « Qu’allions nous faire de toutes ces chansons ? » L’ambivalence de ces chansons est de pousser le groupe en avant tout en voulant parfois céder à des faiblesses, à des douleurs, à l’envie sans doute de ne plus écrire. Bradford Cox a fait écouter l’album à son père, qui n’aime que The Missing – la chanson, que, justement, il n’a ni écrite ni chantée. C’est si facile de voir pourquoi il ne supporte que celle-ci – moins électrique et plus polie, elle donne une sensation d’équilibre que les autres chansons ne possèdent pas. Ailleurs, les guitares crient, les éléments se battent les uns contre les autres dans une stridence productive. Les mélodies sont avalées mais tracent encore une filiation claire avec le passé du groupe, spécialiste des refrains à la fois entêtants et faciles et des couplets qui donnent l’impression que ça y est, la chanson va vraiment partir. Ce qui les rend si précieuses, c’est justement l’air d’avoir été créées à l’emporte-pièce, de trouver leur force dans le manque et l’étourdissement. Plus équilibrée, The Missing semble réparer un trouble de l’esprit : pas étonnant, le rapport de Cox à la musique est psychique, et l’auteur de la chanson, Lochekt Pundt, le sait.

Après la mort de Joey Ramone en 2001, Danny Fields, comme bien d’autres, lui rendit hommage : « Il était isolé parce qu’il était si grand et ‘bizarre’. Etant enfants, on n’a jamais entendu parler de tous ceux qui ne l’ont pas voulu à leur table, mais maintenant nous pleurons pour avoir Joey. C’est ce que racontait sa vie, derrière les chansons, le groupe et le chanteur, il s’agissait de devenir une star pour les bonnes raisons, quand vous avez été exclu pour les mauvaises. » “Monomania”, comme d’autres albums de Deerhunter, est un album hommage, muet, subliminal.

Chroniqueur

Tracklist

  1. Neon Junkyard
  2. Leather Jacket II
  3. The Missing
  4. Pensacola
  5. Dream Captain
  6. Blue Agent
  7. T.H.M.
  8. Sleepwalking
  9. Back to the Middle
  10. Monomania
  11. Nitebike
  12. Punk (La Vie Antérieure)