Asunder, Sweet & Other Distress


Un album de sorti en chez .

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La troupe montréalaise ouvre un nouveau chapitre, la Terre gronde.

Colère et frustration, ce seraient certainement les deux mots qui définiraient le mieux ce qui est au centre de la musique de Godspeed You! Black Emperor. Une musique paradoxalement sans paroles et, en 2003, quand la troupe est entrée dans un “hiatus” à la durée indéterminée, la frustration, née du sentiment que leur quête était vaine, en dépit d’efforts démesurés pour créer une nouvelle forme d’expression, a bien failli l’emporter. Puis l’envie de se retrouver est revenue, la colère a été plus forte et portée par d’autres. Ragaillardis de ne pas être tout seuls, le groupe a retrouvé la scène puis déversé toute sa rage dans “Allelujah ! Don’t Bend ! Ascend !” et livré une magistrale leçon de rock cataclysmique. Trois ans plus tard, les motifs de colère et d’indignation ne manquent évidemment pas, mais à s’en faire sans cesse l’écho, Godspeed se voyait menacé de devenir prévisible.

Peasantry Or Light, Inside Of Light ! , la première des quatre pièces de ce nouvel album, s’ouvre sur quelques coups de batterie qui résonnent dans le vide, puis viennent les guitares, lourdes, grinçantes, mais surtout emphatiques, suivies par un violon guère plus en verve. Le motif mélodique est incantatoire, répétitif. On attend une montée, une rupture, une accélération, mais même quand le motif mélodique se déploie, laisse un peu plus de place au violon, c’est une sensation de dévastation qui prévaut. Et là, on comprend que la troupe, à avoir mieux que n’importe qui illustré le chaos de notre monde, est passée dans l’après. Tout est défriché, l’espace est vierge, tout est à (re)construire mais rien n’est fait, c’est à la fois inquiétant et beau. Sur son derniers tiers, le morceau redescend par paliers, s’étire, lâche encore quelques scories puis agonise.

La suite s’avère pour le moins âpre, flippante et pas forcément réjouissante. Lamb’s Breath est un long drone grinçant, métallique, torturé. Godspeed confirme là son versant le plus expérimental, la mélodie s’efface, ne reste guère que le son, et pourtant, même quand tout s’estompe, on reste saisi, attentif à la moindre résurgence, à la moindre altération. Asunder, Sweet prolonge encore pendant six bonnes minutes ce long vide, mais, lentement, on sent revenir un fil, sec, tranchant, menaçant, mais paradoxalement, dans un tel contexte, rassurant. Finalement, au bout d’une remontée où l’on sent les guitares prêtes à rugir de nouveau, on bascule sur la pièce finale et majeure de l’album. Piss Crowns Are Trebled est un morceau qui confirme qu’on évolue dans des contrées inconnues, potentiellement hostiles, mais avec une puissance et une beauté inégalables. Un motif épique prend forme, porté par les guitares et le violon, la batterie insuffle le rythme. La montée est splendide, comprime la poitrine, laisse place à une lumière aveuglante, puis un bref pont sonne comme une alarme avant un final qui, évidemment, va absolument tout balayer sur son passage.

“Asunder, Sweet & Other Distress”, en plus de confirmer que Godspeed You! Black Emperor possède toujours la puissance de feu la plus impressionnante du paysage musical actuel, démontre également que la troupe n’entend pas se laisser enfermer dans un carcan. Aux symphonies de la décennie précédente succède aujourd’hui un manifeste plus près de l’os, encore plus radical et évidemment plus exigeant. Après nous avoir livré la bande son de notre époque, voici celle de notre futur. Tremblez.

Rédacteur en chef