Paris 1919


Un album de sorti en chez .

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Le grand album classique du Gallois féru de recherches sonores : une réussite intemporelle !

Résumer John Cale en un seul et bref article relève de l’impossible et l’auteur de ces lignes n’a pas la prétention d’être un surhomme. On rappellera donc simplement quelques faits qui à eux seuls illustrent à quel point Cale est un personnage incontournable, crucial, de l’histoire de la musique populaire de ces cinquante dernières années.

Le Velvet Underground d’abord : bien entendu, ce sont la voix, les paroles et les sons de guitare de Lou Reed qui reviennent instantanément à l’esprit. Mais ce serait oublier que le longiligne Gallois, avec son visage taillé à la serpe et sa dégaine sévère de professeur Rogue avant l’heure, a apporté au groupe la qualité de sa formation classique et l’audace de ses recherches expérimentales. Ce vieux grigou de Reed a plus d’une fois tenté de nous faire avaler qu’il était le Velvet Underground à lui tout seul. Ce n’est certainement pas la moins retorse de ses blagues, mais on ne marche pas : sans John Cale, le Velvet des débuts n’aurait pas été le même… Depuis sa rupture avec le groupe, John Cale a ajouté à son tableau de chasse quelques fameux faits d’armes en matière de production : l’album inaugural des Stooges, c’est lui. « Horses » de Patti Smith, c’est lui. « Chelsea Girl » de Nico, « Bryter Layter » de Nick Drake, le premier Happy Mondays ou encore (plus surprenant) « Pop Model » de Lio, c’est encore lui.

Bref, l’homme est là depuis 50 ans et il a touché peu ou prou à tout ce qui a pu s’enregistrer de pertinent en rock et pop, avec une qualité de vision rarement prise en défaut et une enviable capacité à se maintenir au niveau de toutes les tendances, de toutes les nouveautés. Ajoutons à cela une classe et une discrétion qui n’ont que peu de rivales dans l’univers rock : « total respect », comme on dit.

Le respect s’impose aussi pour une carrière solo inégale mais néanmoins plus qu’estimable, au sein de laquelle « Paris 1919 » brille d’un éclat particulier. Cet album, à certains égards, pourra sembler bien sage. Il est d’ailleurs considéré comme l’un des plus accessibles de Cale : les compositions y sont classiques et les instrumentations luxuriantes, dans une tradition de pop sophistiquée et travaillée qui n’est pas sans lien avec les pièces ambitieuses de Brian Wilson. Le parallèle avec les directions prises par Lou Reed à la même période est révélateur de la distance qui s’est instaurée entre les deux hommes. A l’orée des années 70, tandis que Reed se perd dans la drogue, enchaînant « Berlin » et « Rock’n’Roll Animal », recherchant une poésie dans le caniveau et dans les situations les plus glauques d’un univers de cabaret, théâtralisant à l’envi ses outrances voire sa déchéance, Cale joue l' »understatement » et préfère se tourner vers la capitale française à la recherche d’une époque perdue, celle d’un monde raffiné et suranné, presque compassé, où l’on croise les fantômes polis de grands noms de la culture.

Au moment où Reed se roule dans la fange avec une obstination qui confine à la complaisance, Cale, comme un double antithétique, semble au contraire courir après une élévation spirituelle quasi-mystique. Quelques rares morceaux sonnent comme de fugaces concessions à l’esprit glam de l’époque (Macbeth) mais de « Paris 1919 » on retiendra en premier lieu des mélodies d’une grande élégance, qui bénéficient clairement de la maîtrise qu’a Cale du répertoire et de l’écriture classiques, en même temps que de son expérience du rock. Cette écriture marque d’autant plus l’esprit qu’elle est soutenue par l’apport d’un orchestre qui rend l’ensemble tout à fait intemporel. On retrouve néanmoins la marque de fabrique distinctive de Cale dans le violon obstiné qui soutient Hanky Panky Nohow ou le pont final de The Endless Plain Of Fortune, autant de cordes qui pourraient être les petites sœurs assagies de celles d’Heroin ou Venus In Furs. Pour le reste, les chansons les plus dépouillées (Hanky Panky Nohow, justement) contrebalancent des orchestrations beaucoup plus exubérantes, comme c’est par exemple le cas sur l’incroyable morceau titre, magnifié par des cordes martiales. Le classicisme, enfin, n’empêche aucunement l’émotion et lorsque l’album se clôt sur les chuchotements anxieux d’Antarctica Starts Here, c’est avec la gorge serrée que l’on quitte l’artiste.

« Paris 1919 » est l’album cultivé, lettré, d’un musicien aguerri, aussi à l’aise dans le classicisme que dans l’expérimentation. La légende retient plus volontiers « Berlin » de Lou Reed : le « Paris » de John Cale mérite au moins autant le détour.

Chroniqueur
  • Publication 434 vues7 septembre 2014
  • Tags John CaleReprise
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Tracklist

  1. Child's Christmas In Wales
  2. Hanky Panky Nohow
  3. The Endless Plain Of Fortune
  4. Andalucia
  5. Macbeth
  6. Paris 1919
  7. Graham Greene
  8. Half Past France
  9. Antarctica Starts Here

La disco de John Cale