Ghosteen


Un album de sorti en chez .

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Un album céleste et panthéiste.

C’est donc par surprise, une dizaine de jours avant sa publication, que Nick Cave a annoncé la sortie de « Ghosteen » en répondant à un fan sur le forum de son site internet. Cette démarche s’inscrit dans la continuité de l’attitude adoptée ces deux dernières années lors de ses concerts, où Nick Cave a affiché une très grande proximité avec son public, comme si, après le drame survenu en 2015, lui qui a toujours tout donné sur scène assumait enfin pleinement qu’il a en retour besoin de recevoir et s’en montrait reconnaissant. Cet album est aussi le premier avec un nouvel absent puisque Conway Savage, claviériste au sein des Bad Seeds depuis plus de vingt-cinq ans, a succombé à la maladie l’an dernier. On sait toutefois que Nick Cave n’a pas sa pareille pour surmonter les épreuves et que, si certains de ses albums sont précisément la chronique des périodes les plus éprouvantes de sa vie, ils se sont toujours terminés sur une note positive, comme si l’existence de ces albums étaient un remède catarthique. En 1988, alors que la vie berlinoise et ses tentations étaient sur le point d’avoir raison de lui et que « Tender Prey », qualifié par Nick Cave lui-même de « long appel au secours » s’ouvrait sur le récit des derniers instants d’un condamné à mort sur la chaise électrique, il faut se rappeler que l’album se refermait sur un blues solaire qui célébrait l’arrivée d’un jour nouveau et des espoirs qui vont avec. En 1997, quand Nick Cave, arrivé à la quarantaine, se retrouve seul, sonné par l’enchaînement de déceptions sentimentales, « The Boatman’s Call », album qui s’ouvre sur la souffrance de se retrouver seul, sans personne à étreindre, se referme sur la possibilité d’une nouvelle histoire. Et même « Skeleton Tree », en 2017, terminé dans le chaos et la douleur suite à la mort accidentelle de son fils Arthur, à l’atmosphère grave et étouffante, se clôt sur un morceau porté par un piano plus doux et une mélodie qui laisse entrevoir une lente reconstruction. En 2019, Nick Cave a passé les soixante ans, âge auquel il arrive que, parmi les gens qui ont réellement compté tout au long d’une vie, il y en ait plus qui ne soient plus de ce monde que l’inverse, et où l’ordre des choses veut qu’on puisse se dire qu’il reste moins de temps à vivre que de temps vécu. Et puis il y a la disparition d’un enfant, fauché au milieu de l’adolescence, cette tragédie qui n’est précisément pas dans l’ordre des choses, qu’il faut pourtant appréhender et qui sont de celles qui vous hantent en permanence, comme en témoigne le titre de ce nouvel album, « Ghosteen », sorte de néologisme à la signification limpide.

« Ghosteen » se découpe en deux parties, la première, composée de huit titres, que Nick Cave a présentée comme un tableau représentant les enfants, et la seconde, qui se résume à deux très longs titres de plus de dix minutes, entrecoupés d’un spoken word, qui représenterait, toujours selon Nick Cave, leurs parents. Chercher à comprendre exactement la signification de cette description n’est pas forcément l’approche la plus pertinente. En revanche, la première question qui vient à l’écoute de l’album est, où sont les Bad Seeds ? En effet, si les membres du groupe ont changé au fil des années, ils ne sont pas pour autant interchangeables, et, dès 2013, suite à la décision de Mick Harvey de prendre du recul, Nick Cave avait décidé de se priver de guitare, instrument de prédilection de Mick Harvey. Sur « Ghosteen », en plus de l’absence de Conway Savage, difficile de savoir qui a fait quoi, en dehors du rôle dévolu à Warren Ellis, maître es sons en tous genres. Concrètement, à part le piano, des synthés, quelques boucles et des arrangements de cordes, sur « Ghosteen », il n’y a ni batterie ni percussions, domaine traditionnellement tenu de haute main par Thomas Wydler et Jim Sclavunos. Cependant, il faut garder en mémoire que, dans une moindre mesure, « The Boatman’s Call » avait déjà marqué un précédent, l’album ayant été enregistré en groupe avant que certaines parties soient retranchées, par la volonté des uns et des autres, les batailles d’ego n’ayant jamais eu cours au détriment des chansons au sein des Bad Seeds, ce qui les a toujours rendus si précieux pour Nick Cave. Alors, cette fois encore, on ne doutera pas que, quel que soit le rendu final, Nick Cave a pu s’appuyer sur ses frères musicaux sans arrière-pensées, et ce d’autant plus que l’ambiance sonore de l’album est de haute volée et contribue grandement à sa personnalité.

Et si cet habillage sonore fait de « Ghosteen » un successeur naturel de « Push The Sky Away » et « Skeleton Tree », l’approche est clairement différente. Car là où « Skeleton Tree » s’appuyait sur des drones vrombissants, des dissonances et des scories éparses, « Ghosteen » est avant tout douceur et élévation. Dès Spinning Song, la structure est ascensionnelle, comme si la mélodie s’adressait aux cieux où, plus précisément, créait un ailleurs suspendu. Bright Horses, porté par un piano délicat, des choeurs en lévitation et des arrangements de cordes élégiaques s’échine à créer un écrin qui ressemble à la pochette de l’album, touchante de naïveté assumée. Les thématiques développées dans les textes disent également tout de l’état d’esprit qui prévaut : tour a tour porté, tout au long de sa carrière, par une fibre mythomane qui l’a vu créer tout un imaginaire et une impressionnante galerie de personnages ou une capacité à mettre sa propre vie en scène, Nick Cave, sans rien renier, déconstruit délicatement sa légende pour se livrer sans fard. Dans Spinning Song, le roi du rock’n ‘roll meurt, sa reine a le coeur brisé, l’arbre qu’elle avait planté s’effondre, entrainant dans sa chute le nid et l’oiseau posés tout en haut. Mais l’oiseau repart au ciel et le morceau se referme sur la promesse que la paix finira par venir. Plus loin, dans Waiting For You, la mélancolie revient, le manque du fils absent s’exprime sans aucun filtre, mais l’album ne tombe pas dans l’affliction, bien au contraire. Puisque ses chansons sont l’ultime endroit où Nick Cave peut s’adresser à ceux qui ne sont plus là, elles doivent devenir des sanctuaires où seule la beauté à droit de cité. Il serait facile d’y voir une démarche religieuse, surtout pour quelqu’un qui a usé à l’envi de l’imagerie biblique tout au long de sa carrière. Pourtant, cet aspect-là est lui aussi déconstruit. Dans Waiting For You, les promesses qui vont de pair avec la foi font long feu, dans Sun Forest, une image poussiéreuse de Jesus dans les bras de Marie est posée dans un coin. Ce qu’offrent Bright Horses, Sun Forest, Galleon Ship ou Ghosteen Speaks, c’est une vision panthéiste, la conviction que des forces supérieures existent et qu’on peut établir un pont avec elles.

Dans la seconde partie, on revient sur Terre, comme si la certitude d’avoir pu créer ce pont avait comblé un vide, les souvenirs peuvent revenir sans susciter ni douleur ni culpabilité, dans Ghosteen, cet esprit est là, on s’autorise à aimer ce qu’on ne peut pas saisir, les cordes et les choeurs sont libérés dans un refrain féérique. Dans Hollywood, un final magnifique et bouleversant, Nick Cave célèbre son aspiration à, un jour peut-être, accéder à la paix intérieure à travers une errance nocturne dans une Los Angeles cernée par les flammes où des visions fantasmagoriques le traversent, telle celle, issue d’un récit bouddhiste, d’une mère au coeur brisé qui court, dans un village, de maison en maison, à la recherche d’une graine de moutarde, seule à même de sauver son fils. Mais elle n’en trouve pas car, dans chaque maison, la mort a frappé au moins une fois. Personne n’est épargné par la perte, et c’est paradoxalement dans ce partage de la souffrance qu’on trouve le réconfort.

Rarement on aura écouté un album, forcément exigeant, avec une telle osmose entre textes et musique. Mais il reste un dernier élément, l’interprétation. Dire une fois de plus que Nick Cave est le chanteur le plus accompli de sa génération n’aurait pas grand sens si, cette fois encore, il ne parvenait pas à ajouter une nouvelle corde à son arc. Il y a bien sûr ses dons de conteur, à l’oeuvre dès Spinning Song, sur Bright Horses ou Sun Forest. Il y a sa capacité à susciter les larmes quand l’émotion semble proche de le déborder sur Waiting For You mais qu’il tient bon et monte très loin dans les graves. Et puis, il y a ces moments où, au contraire, il semble se débarrasser de ses apparats de colosse du chant pour laisser filtrer une fragilité inédite en glissant dans les aigüs sur Spinning Song ou sur l’improbable final de Hollywood. Que rajouter de plus pour célébrer encore ce monument de beauté offert par un artiste qui repousse sans cesse la notion de sommet ? Rien, à part qu’on a décidément de la chance d’être ses contemporains.

Rédacteur en chef

Tracklist

  1. Spinning Song
  2. Bright Horses
  3. Waiting for You
  4. Night Raid
  5. Sun Forest
  6. Galleon Ship
  7. Ghosteen Speaks
  8. Leviathan
  9. Ghosteen
  10. Fireflies
  11. Hollywood

La disco de Nick Cave and The Bad Seeds