pochette nick cave

Skeleton Tree


Un album de sorti en chez .

L'album d'après pour Nick Cave, toujours épaulé de ses fidèles Bad Seeds.

Bref rappel du contexte : en juillet 2015, Nick Cave travaille sur son nouvel album quand son fils Arthur, 15 ans, trouve la mort suite à une chute d’une falaise de Brighton. Après une période qu’on imagine des plus éprouvante, il décide de terminer l’album. En 2013, à la sortie de “Push The Sky Away”, son précédent album, Indiepoprock avait consacré un “Focus” à l’Australien pour revenir sur son immense carrière dans lequel je lui avais consacré un portrait, à lire ou relire ici.

Nick Cave : le résilient, la muse et les chic types

J’y insistais sur l’importance de la résilience pour expliquer sa longévité. Pourtant, à l’époque, j’étais évidemment loin de me douter que le concept prendrait une telle résonnance. “J’aime que ma vie soit chaotique, c’est un terreau fertile pour ma création”, déclarait lui-même Nick Cave, un rien bravache, en 1997, à la sortie de “The Boatman’s Call”, chronique de la fin douloureuse de sa brève histoire d’amour avec PJ Harvey. On l’imagine aisément se maudire d’avoir eu une telle phrase, même si à l’époque son fils Arthur n’était même pas né. D’autres, plus superstitieux, y verraient même une punition du destin. Toujours est-il qu’une fois encore, c’est par la musique que Nick Cave transcende sa souffrance, épaulé par les Bad Seeds, frères d’armes plus que groupe.

“One More Time With Feelings”, le documentaire consacré aux conditions d’enregistrement de l’album et diffusé en projection unique dans les salles à la veille de la sortie de “Skeleton Tree” donne quelques clés pour entrer dans l’album : on comprend que, contrairement à d’habitude, l’important était que ce disque existe, savoir s’il fallait revenir ou pas sur certains arrangements, certaines mélodies, tout cela devenait accessoire. Nick Cave y revient aussi sur l’impact d’un traumatisme sur la création et avoue sans ambages qu’un événement de cette ampleur est clairement négatif dans la mesure où, face à ce qu’il provoque, plus rien n’a de sens. On y voit aussi Nick Cave confronté à la sensation que tout lui échappe, les accords d’une mélodie au piano ne lui reviennent pas, sa voix le fuit. Girl In Amber, le troisième titre de l’album, en devient à cet égard saisissant. Les arrangements sont dépouillés, les mots égrenés d’une voix sans ressort, et pourtant, au bout de trente secondes, on est bouleversés. Une phrase “If you wanna bleed, just bleed”, des choeurs comme une complainte, trois notes de piano, un frêle violon dissonant en fond, et la magie opère. Cependant, il ne faut pas voir “Skeleton Tree” comme une oraison funèbre pathétique ou voyeuriste. Si la perte et la souffrance hantent l’album, Nick Cave y reste un artiste au sens premier du terme, qui transporte ses émotions dans son ailleurs créatif, qui devient ici un refuge pour ne pas sombrer. Jesus Alone, qui ouvre l’album, évoque dès la première phrase le drame, “You fell from the sky, crash landing in a field by the river Adur”, puis le transcende en faisant du fils disparu une figure quasi-mythologique, “You’re an african doctor (…) you’re a memory in the mind of your creator”. La mélodie est ténue, les arrangements tendus et spectraux, mais une fois encore, une seule phrase “With my voice I am calling you” dévaste tout au niveau de l’émotion. Souvent, les mélodies sont réduites à l’essentiel pour laisser la place aux mots, trop nombreux, mais nécessaires pour expulser ce qui tient néanmoins de l’indicible, débordent du rythme classique d’une chanson, mais portés par une voix qui est encore bel et bien là. Alors pour combler, Nick Cave peut compter sur Warren Ellis,  – “que ferais-je sans Warren ?” confie-t-il dans un passage de “One More Time With Feelings”, – grand ordonnateur de climats sonores complexes où se mêlent boucles, cordes, percussions, le tout évidemment exécuté avec une maestria inégalable par les Bad Seeds, ces frères qui ont l’immense qualité de se faire oublier tout en étant d’une intensité exceptionnelle à chaque intervention. Sur Anthrocene, le jeu de batterie en décalage de Thomas Wydler fait merveille et emmène le morceau dans des sphères où peu peuvent prétendre être allés avant.

À d’autres moments, un besoin de revenir à une forme plus simple s’exprime, jusqu’à l’absurde tant la mélodie peut sembler évidente, les mots banals, presque creux, “I need you, nothing really matters” sur I Need You, comme pour ne rien cacher de l’impuissance à faire disparaître le traumatisme sans pour autant accepter de le laisser prendre le dessus et de tout emporter. Tout cela fait de “Skeleton Tree” un album qu’on ne cherchera pas à évaluer objectivement ni à mettre en perspective avec les autres productions de Nick Cave. Une seule chose est sûre, notre frère de musique ne veut pas de notre pitié, ni même d’une bienveillance excessive. Mais “Skeleton Tree” est le disque d’un homme touché, marqué à jamais, mais qui se relèvera coûte que coûte et qui est même déjà debout.

Rédacteur en chef

Tracklist

  1. Jesus Alone
  2. Rings Of Saturn
  3. Girl In Amber
  4. Magneto
  5. Anthrocene
  6. I Need You
  7. Distant Sky
  8. Skeleton Tree

La disco de Nick Cave and The Bad Seeds