Mon cerveau dans ma bouche


Un album de sorti en chez .

5

La disparition de Diabologum à la fin des années 90 a marqué la fin d’un chapitre assez bref mais d’une importance croissante dans le paysage rock français. Pour autant elle n’a pas signé la fin de l’activité des membres du groupe.

La disparition de Diabologum à la fin des années ’90 a marqué la fin d’un chapitre assez bref mais d’une importance croissante dans le paysage rock français. Pour autant elle n’a pas signé la fin de l’activité des membres du groupe. Michel Cloup a ainsi choisi de poursuivre ses travaux au sein d’Experience puis en solo, tandis qu’Arnaud Michniak a, avec Programme, embrassé une trajectoire beaucoup plus expérimentale. En 2000, « Mon Cerveau Dans Ma Bouche », premier album de Programme, a ainsi permis de mesurer l’ambition de Michniak. Ainsi que d’en toucher les limites.

 

Résumer « Mon Cerveau Dans Ma Bouche » n’est pas chose aisée, surtout parce qu’il n’est pas facile d’en comprendre la portée et l’enjeu. S’agit-il d’un projet plus globalement artistique que seulement musical ? D’une tentative thérapeutique d’exorciser de vieux démons tout en testant la résistance de l’auditeur ? D’un pur travail d’expérimentation touchant à l’exercice de style ? On rencontre en tout cas des difficultés à appréhender l’objet et, disons-le, à faire face à un tel déferlement d’agressions, tant sonores que textuelles, à un nihilisme aussi généralisé – à la limite du caricatural. « Mon Cerveau Dans Ma Bouche » ne dure que quelques dizaines de minutes mais l’écouter jusqu’à son terme nécessite endurance et abnégation.

 

Le premier morceau de l’album, Demain, donne peut-être quelques pistes et sembler résonner comme un manifeste … mais un manifeste déconstruit, plus une déflagration qu’une déclaration d’intentions. « C’est le disque de quelqu’un qui sait, qui n’en retire aucune fierté », annonce Michniak, qui prévient aussi que son disque est une « grosse merde », ce qui ne nous aide pas à comprendre grand-chose puisqu’en vérité, toujours dixit l’artiste, « tous les disques sont de la merde ». Soit. Heureusement, certains textes et notamment La Salle de Jeu et la Peur échappent à cette haine généralisée et quelque peu incompréhensible pour proposer une ambiance, un univers où l’on puisse, enfin, se retrouver. L’écriture, moins caricaturale, y semble beaucoup plus personnelle et, surtout, le sujet est traité d’une façon qui laisse l’auditeur entrer en empathie avec le thème, là où la plupart des autres textes demeurent hermétiques, trop fermés, repliés sur eux-mêmes pour qu’une quelconque osmose puisse se produire. Les tentatives les plus hallucinées (Des Singent Déboulent De Partout Et Tabassent Tout Ce Qui Passe), excroissances monstrueuses des anticipations angoissées de De La Neige En Eté, nous emmènent dans un ailleurs claustrophobe et oppressant, une sorte d’univers à la « Walking Dead » avant l’heure.

 

Musicalement, le parcours s’apparente à une descente aux enfers progressive : si Demain reprend la formule scansion / guitare peu ou prou là où Diabologum l’avait laissée, si Le Meilleur Moyen Pour Y Rester se sert intelligemment du côté de Dirt, l’une des chansons les plus torves des Stooges, la suite s’éloigne progressivement de la musique pour passer vers le montage bruitiste. Ainsi, après quelques titres qui conservent une accroche mélodique et notamment après La Salle De Jeu Et La Peur, sommet et tournant du disque, Programme se tourne vers une approche beaucoup plus abrupte. Le dérapage expérimental vers des textes récités soutenus par une masse sonore chaotique n’est pas inintéressant ; on s’autorise juste à trouver cela fatiguant.

 

On éprouve forcément une certaine admiration pour Arnaud Michniak : oser proposer un album aussi objectivement invendable représente une prise de risque énorme. Tout à la fois, il est bien difficile d’échapper à l’impression tenace qu’il en fait trop, qu’au bout du compte la pose se mêle au risque. A la fois effrayant et excessif, « Mon Cerveau Dans Ma Bouche » ne mène pas vraiment à grand chose, et c’est bien là le problème. En définitive, l’excès de noirceur, de haine rend toute l’entreprise vaine. Le problème de Programme est de ne pas proposer de programme, justement, pas d’autre idée que la destruction systématique de tout embryon de sympathie. Reste que ce prolongement malade de Diabologum a aussi eu une certaine influence : plus tard, le Klub des Loosers du Fuzati proposera, avec des textes encore plus massifs, plus violents, plus noirs, une stylisation similaire d’obsessions malsaines. Encore plus récemment, Rhume n’hésitera pas à se servir à la fois dans les ambiances et dans les textes de Programme…

Chroniqueur

La disco de Programme