Nervous


Un album de sorti en chez .

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Le nouvel album de discrets Canadiens échappés de Great lake swimmers.

Dans la bio de Siskiyou rédigée sur le site de leur label, on peut lire que leur leader, Colin Huebert, est plus proche d’un Neil Young (le versant acoustique du loner, de préférence) que d’un Nick Cave, comprendre par là qu’il se plaît davantage dans le méditatif et la distance que dans la construction d’un univers très habité et affirmé. Effectivement, les deux premiers albums du groupe se distinguent par leur économie de moyens, des arrangements épars, une fibre poétique. Mais il faut également ajouter que, sur ces deux disques, en dépit de beaux moments, on s’ennuyait un peu. Et puis, Colin Huebert, comme beaucoup de monde, a connu un accident de la vie, frappé d’une étrange maladie de l’oreille interne, sans réel traitement efficace, qui lui a fait perdre ses repères et lui a déclenché de sévères crises d’angoisse. “Nervous”, album au titre évocateur de cette période tout en restant d’une grande pudeur, en est le résultat.

“Nervous” n’est pas pour autant un album de post-punk compulsif. Mais, comme beaucoup de groupes, en tout cas de groupes soucieux de cohérence sans s’enfermer dans une stagnation stérile, la troupe nous livre un disque sur lequel on retrouve les bases de son univers fait de délicatesse, avec grand soin apporté aux mélodies, jeu tout en retenue (les cordes de guitare semblent souvent caressées), avec des arrangements étoffés et une touche de gravité, d’urgence qui, si elle est due à l’expérience de mauvais moments vécus, n’en est pas moins salutaire pour la musique de Siskiyou. De fait, “Nervous” est un album magnifique, envoûtant, mouvant sans être chaotique, en montagnes russes mais sans ruptures brutales, complexe mais toujours plaisant.

Pour bien comprendre, il faut parler un peu du contexte : la maladie de Colin Huebert a forcé le groupe à enregistrer à très bas niveau sonore et poussé l’intéressé à adopter un chant presque chuchoté, d’où un sentiment que tout se fait en douceur, avec précaution, du jeu de basse à la batterie. Mais plutôt qu’opter pour une formule minimaliste, le groupe a au contraire multiplié les couches sonores, étoffé l’instrumentation, n’hésitant pas à ajouter là un mellotron, là un trombone, ailleurs à inviter un choeur pour donner plus d’ampleur à la voix et à la mélodie. Ensuite, la forme même des chansons reflète l’état d’esprit de Colin Huebert, les interrogations et le tumulte intérieur qui l’habitaient. Violent Motion Pictures illustre parfaitement tout cela. Le chant est retenu, ouaté, et fait osciller la mélodie sur différents tempos au gré d’une ligne de basse mouchetée. L’introductif Deserter lance lui les hostilités avec un choeur d’enfants sur quelques accords de piano affolés, d’où un équilibre entre beauté, innocence et une once d’angoisse canalisée, qui ressurgit puis s’apaise à mesure que la chanson se développe. Mais encore une fois tout cela se fait dans une fluidité parfaite. Sur Babylonian Proclivities, le groupe revient à une ambiance plus folk pour une émouvante ballade agrémentée de cordes tour à tour suaves, inquiétantes, virevoltantes, brièvement rejointes par une trompette, et on se croirait dans une véritable petite symphonie. Tout au long de l’album, le groupe glisse d’ailleurs avec un naturel déconcertant d’une pop raffinée (Wasted Genius), au soft-rock (Jesus In The 70’s) et déploie une palette d’une variété bluffante. Voyage intérieur sans tomber dans une cérébralité hermétique, opus tortueux et complexe qui ne perd jamais sa ligne directrice et ne repousse jamais l’auditeur, “Nervous” impressionne et ravit. Rarement une année musicale se sera ouverte avec un tel coup de maître.

Rédacteur en chef

Tracklist

  1. Deserter
  2. Bank Accounts and Dollar Bills
  3. Wasted Genius
  4. Violent Motion Pictures
  5. Jesus In the 70s
  6. Oval Window
  7. Nervous
  8. Imbecile Thoughts
  9. Babylonian Proclivities
  10. Falling Down the Stairs

La disco de Siskiyou

90%

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0%

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