Ersatz G.B.


Un album de sorti en chez .

The Fall est réputé depuis longtemps pour la raideur salutaire de son leader, Mark E. Smith. Le plus rude des anglais, et l’un des plus généreux si l’on considère le nombre de formations qu’il a inspiré de sa seule personne. Le désormais quintet est en mouvement perpétuel (et cela concerne aussi ses incessants changements de label), […]

The Fall est réputé depuis longtemps pour la raideur salutaire de son leader, Mark E. Smith. Le plus rude des anglais, et l’un des plus généreux si l’on considère le nombre de formations qu’il a inspiré de sa seule personne. Le désormais quintet est en mouvement perpétuel (et cela concerne aussi ses incessants changements de label), encore inamovible dans leur cinquième décennie d’activité. "Imperial Wax Solvent" (2008) a ouvert une nouvelle ère pour une nouvelle incarnation du groupe, à la fois stable et versatile.

"Ersatz G.B". est intense, martial parfois. La voix de Smith y est le plus souvent étranglée, autant pour des cigarettes que d’expérimentations personnelles sur son énonciation. Si les paroles sont la moelle épinère de chacun de leurs disques, et qu’elles sont décryptées par les admirateurs ango-saxons du groupe, elles sont pourtant problématiques. Autant dire d’entrée que l’admiration que l’on peut porter au travail de Smith sur ses textes est une relation à sens unique. Premièrement, car l’utilisation de forums ne suscitait récemment que le dédain de Smith, qui s’attaquait aux réseaux sociaux en stigmatisant l’obsession du ‘tout partage’ comme la nouvelle perversion de la classe moyenne.

Smith laisse le dénigrement, des relations personnelles sordides et l’auto-promotion (il évoque Hot Cake, un morceau de leur précédent album, sur "Nate Will Not Return") à la disposition de son public, comme des lambeaux de chair sur des os pour le chien. Le plus gros de ces textes n’est qu’incohérences qui rappellent à quel point Beefheart était poète. Mais si l’on avance avec pressentiment – une démarche naturelle lorsqu’on est confronté à un phénomène tel que The Fall –, on comprend que le groupe dresse à dessin un rempart d’incohérence, tournant l’incompréhension de l’auditeur (particulièrement attentif à l’égard de ce groupe, malgré ou grâce à l’effort que met Smith pour rendre sa prononciation ambivalente) en un autre de ces artifices, qui font qu’on mange dans leur main.

Mark E. Smith et le groupe durcissent le ton peu à peu, grinçant des mécaniques et dénonçant le déclin de leur nation. Le son est infectieux, un groove gangrené amenant son propre combat et n’en ressortant que plus triomphant. On passera vite sur les soupçons d’auto-complaisance évoqués plus haut en appréciant combien Smith sait s’adresser à une nation tout entière, comme il le fait depuis toujours, avec ce biais ravageur, cette colère, cette angulosité qu’il est difficile de prendre à revers sans se retourner sur soi-même. Il joue souvent un punk soutenu par la dynamique d’un groove poussé jusqu’à sa limite, et c’est pour cela que les formats métronomiques du krautrock (particulièrement Monocard), la sévérité allemande et l’aspect progressif de la musique du groupe lui conviennent aussi merveilleusement. Qui dit groove dit basse, et elle est excellente sur Taking Off. Quelque pièces, plus concises , ressemblent à un rockabilly bourbeux – Cosmos 7, Mask Search et sa ligne déjà fameuse : « I’m so sick of Snow Patrol / and where to find Esso lubricant and mobile number.
Greenway est presque heavy metal, comme une version amateur de Metallica avec un Lou Reed affamé au chant. Comme souvent, Smith changera de registre au cours du morceau, récitant à sa manière puissante et beuglant en vieil agitateur.

"Ersatz G.B". ne stoppe jamais pour un regard en arrière, mais construit et démonte successivement à grands coups de théâtre. Smith est plus divertissant, voire comique par moments, qu’il ne voudra jamais se l’avouer.

Chroniqueur