Across Six Leap Years


Un album de sorti en chez .

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D'autres l'ont fait avant, les Tindersticks se livrent aujourd'hui à l'exercice : réenregistrer quelques titres de leur répertoire.

La chronique d' »Across Six Leap Years » pourrait donc se résumer à déterminer si le jeu en valait la chandelle. Pourtant, en fans inconditionnels des Tindersticks, on ne peut s’empêcher d’aller au-delà et, disons-le tout net, la publication de cet album nous dérange un peu. En gros, l’argument du groupe, c’est que pour marquer vingt ans de carrière (le premier album éponyme est sorti en 1993), plutôt que sortir un banal « best of », ils ont préféré redonner un éclat neuf aux titres proposés ici. Sauf qu’il faut quand même revenir brièvement sur la trajectoire des Tindersticks : trois albums fantastiques, d’une ambition et d’une densité folles, édités entre 1993 et 1997, puis trois autres beaucoup plus légers, et surtout moins convaincants entre 1999 et 2003, conséquences de l’investissement total exigé par leurs trois premiers opus. Fatalement, le groupe s’est séparé en 2003, Stuart Staples, le leader de la troupe a ensuite publié deux albums solo, avant une reformation en 2008, dans une nouvelle mouture resserrée cependant, et, depuis, trois nouveaux albums entre 2008 et 2012, à la tenue impeccable et sur lesquels le groupe a opéré une belle synthèse entre un propos parfois plus simple, plus spontané, sans laisser de côté la sophistication de ses meilleurs moments, démontrant sa capacité à tirer les leçons du passé.

Alors quel est le problème ? Comme le titre de l’album l’indique, « Across Six Leap Years » scelle la « réconciliation » entre les deux époques du groupe en éludant le hiatus au milieu, la formation d’aujourd’hui réinterprétant des titres de la première époque et même un titre (Marseilles Sunshine), publié sur un des albums solo de Stuart Staples, titre toutefois préalablement écrit pour le groupe, avant la séparation. Admettons… Mais ce qui est un peu dommage, c’est que le parcours des Tindersticks est fascinant par son exemplarité des efforts qu’il faut déployer pour atteindre ses ambitions, des sacrifices qu’il faut consentir, des traces que tout cela laisse et des nécessaires remises en question pour durer et se réinventer, sans se renier. Or, là, « Across Six Leap Years » jette un voile sur ce parcours pour faire de l’histoire du groupe une trajectoire rectiligne un peu trompeuse.

Enfin, la véritable raison d’être de cet album, c’est peut-être le cadeau que s’est vu offrir le groupe, à savoir enregistrer à Abbey Road. Au delà du mythe sur lequel il est inutile de revenir, Abbey Road, c’est le studio ultime où tout musicien qui se respecte rêve d’enregistrer parce qu’il y trouvera tout ce dont il a besoin pour que sa musique sonne exactement comme il l’a toujours désiré, sans trop oser y croire. Et là, évidemment, les morceaux des Tindersticks trouvent un écrin idéal, sans pour autant que les « nouvelles » versions réenregistrées apportent une dimension supplémentaire. Mais qu’aurait-il fallu pour que ce soit le cas ? Ben rien… Des titres comme A Night In, sommet de beauté avec sa pluie de cordes, ou She’s Gone, splendide d’équilibre entre dépouillement et accords subtils, sont tout bonnement indépassables, il n’y a rien à retirer, rien à ajouter. Evidemment, si on se passe les versions originales et les nouvelles dans la foulée, on notera bien ci et là de petites retouches, mais rien de conséquent. Même constat pour les cuivres de I Know That Loving ou de What Are You Fighting For. Après, si l’on veut prendre les choses plus positivement, on peut dire qu’à aucun moment le groupe ne livre une version décevante par rapport à l’original. Et on enfoncera même le clou en reconnaissant qu’entendre ces morceaux procure toujours le même plaisir, qu’ils n’ont pas pris une ride et que des frissons nous parcourent toujours l’échine quand le chant de Stuart Staples prend ses aises sur if You’re looking For A way Out ou que les cordes déferlent sur A Night In. Bref, si « Across Six Leap Years » peut être considéré comme un peu maladroit dans la démarche, il n’entame en rien notre côte d’amour pour les Tindersticks. Et s’ils se font plaisir en l’enregistrant, on sera même heureux pour eux.

Rédacteur en chef