Ypres


Un album de sorti en chez .

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La Grande Guerre mise en musique. Amis de la gaudriole s'abstenir.

A moins de vivre sur une autre planète, tout le monde sait qu’on commémore cette année le centenaire de la guerre ’14-18, soit la plus grande boucherie du XXème siècle. Ypres, c’est le nom d’une ville belge rasée au moment des combats, rebâtie depuis et qui abrite aujourd’hui un musée de la Grande Guerre pour qu’on oublie jamais ce passé qui ne passe pas. En 2011, les responsables du musée ont demandé aux Tindersticks de composer une bande son pour accompagner les visiteurs dans chacune des salles de l’exposition permanente qui retrace ce tragique épisode. « Ypres », l’album, est donc le résultat du projet et, on l’aura compris, un disque à part dans la riche carrière du groupe, sur lequel on n’entend notamment pas la voix de leur leader Stuart Staples.

On peut également entrer dans cet album avec l’idée qu’il nous manque une dimension puisqu’il a été pensé pour accompagner une exposition qu’évidemment, on ne voit pas. A l’inverse, on peut considérer qu’une des forces de la musique est son pouvoir évocateur et sa capacité à faire naître d’elle-même des images. Toutefois, le choix des Tindersticks pour donner vie à ce projet peut en partie surprendre car, si la troupe a depuis longtemps démontré sa capacité à se jouer des formats traditionnels, sa marque de fabrique reste le raffinement et l’élégance, soit à peu près tout le contraire du premier conflit mondial. De fait, dès l’entrée en matière de Whispering Guns Part 1, 2 And 3, qui illustrent les premières salles de l’exposition, dédiées à la bataille d’Ypres en elle-même, ça ne rigole pas : une cloche solitaire et désolée, aussi morne que le tocsin, retentit, tandis que, petit à petit, des arrangements de cordes tendus se déploient, tels un drone, à peine soutenus par quelques cuivres grondants et de rares percussions aussi inquiétantes que la chute d’obus, et ce pendant douze minutes. Le climat est saisissant, captivant si on s’y adonne, ennuyeux pour tous les autres, car il est inutile de chercher une mélodie. Mais ce qui frappe musicalement, c’est que les Tindersticks se sont au choix mués en descendants d’Arvö Part ou Ligeti, ou bien en formation post-rock, car un groupe comme A silver mount zion par exemple n’aurait pas désavoué cette entrée en matière. Au passage, le morceau prouve qu’en termes de musique, entre classique contemporain et indé avant-gardiste, on a depuis longtemps bouclé la boucle. Ananas Et Poivre, sans se départir de son atmosphère désolée, apporte une touche de beauté avec une ligne mélodique au violon qui se détache petit à petit, avant qu’on retombe dans un climat épais, lourd et sans espoir sur La Guerre Souterraine, le bien nommé.

Il faut attendre Gueules Cassées pour retrouver une touche de poésie et d’humain au fil d’une discrète et retenue mélodie égrenée à la flûte, et on se dit décidément que le groupe s’en sort magistralement bien, car on imagine sans peine une galerie de regards hagards, de traits tirés et émaciés défiler devant nos yeux. Sur Sunset Glow, les accord du début, qui constituent une sorte de trame, reviennent et montent encore un peu plus dans les aigüs. Là, ceux qui ne sont pas entrés dans le disque sont partis depuis longtemps, ceux qui restent n’osent plus bouger de peur de briser la gravité et la solennité du disque et commencent à avoir une petite boule au ventre. L’exercice se clôt sur les vingt minutes de The Third Battle Of Ypres, qui oscillent entre recueillement, musique funèbre et frêle espoir d’un renouveau quand, par instants, les cordes se déploient un peu.

On l’aura compris, « Ypres » n’est pas un disque à se passer en boucle ni même à mettre à portée de toutes les oreilles. Mais force est de reconnaître que si le but d’une exposition sur la première guerre mondiale est de frapper les esprits, avec cette bande musicale, les Tindersticks y contribuent grandement et se montrent à la hauteur d’un projet qui était loin d’être gagné d’avance.

Rédacteur en chef