Interview de Black Yaya

Black Yaya n’est autre que le projet solo de David-Ivar, leader du groupe Herman Dune. Nous l’avons rencontré à Paris, à l’occasion de la sortie prochaine de son album éponyme, le 2 mars sur City Slang.

 

Salut David! Commençons par évoquer ton nom: Black Yaya, ça vient d’où? Est-ce que ça aurait un rapport quelconque avec Yahya, qui veut dire “la vie” en arabe?

Yaya c’est un surnom qu’on me donne depuis longtemps, je l’ai donc naturellement incorporé à mon nom de scène; c’est un surnom qui me colle à la peau. Mais je suis très content que ça puisse faire penser à Yahya, qui effectivement ressemble au mot hébreu haya: “la vie”…Je pense que je vais changer en “Black Yahya” (rires)!

 

Cet album solo, tu l’as fait vraiment seul, dans le but de t’affranchir de certaines contraintes; mais c’est toi qui joues tous les instruments?

Oui, sans exception.

 

Comment décrirais-tu l’album à quelqu’un qui n’a jamais entendu d’Herman Dune de sa vie?

Déjà, je serai content de trouver une oreille fraîche, parce que quand on a déjà fait pas mal d’albums comme moi, c’est super de pouvoir s’adresser à un public qui va découvrir les chansons sans attente particulière. Dans un premier temps, je pense que je le laisserai écouter les chansons, et s’il me demande de décrire ce que je voulais faire, de préciser ma pensée, je lui dirai qu’il faut vraiment être attentif en écoutant, essayer d’entrer profondément dans ce que je dis, la façon dont je le dis, la voix avec laquelle je chante; c’est très personnel et c’est l’expression -du moins j’espère- d’un artiste, du coup ça demande un peu d’attention…Ce que je veux dire c’est que ce n’est pas juste un produit de plus dans la marée.

 

Sur les premiers albums d’Herman Dune, le son était très lo-fi, ça avait un côté “bricolé” qui a pas mal évolué. Était-ce une volonté consciente pour toi d’aller vers un son plus “léché”?

C’est intéressant…Je pense que ce que j’aime dans quelque chose de “bricolé”, c’est justement que ça ne soit pas fait exprès. Je ne vois pas ça comme “tiens, je vais essayer de faire un truc qui sonne bricolé”, et quand j’ai fait des choses un peu DIY, c’était parce que je n’avais pas le choix, si personne ne voulait produire mon album en studio, eh bien je le faisais tout seul, et j’essayais de faire du mieux que je pouvais. Après, on m’a donné les moyens de faire avec plus, et bien sûr je l’ai fait parce que ça m’intéressait. En tant qu’artiste j’ai besoin de m’exprimer, d’essayer plein de choses, j’ai essayé le studio. Là pour cet album j’ai tout fait moi-même, mais comme la technologie a progressé, il sonne peut-être moins lo-fi que des albums que j’ai faits de la même façon au début des années 2000…La technique ne me dérange pas si elle donne de la couleur à mon album, mais ce n’est pas pour cette technique que je le fais. J’enregistre avec les moyens que j’ai, du mieux que je peux; en général quand j’ai la possibilité d’aller en studio, je le fais avec plaisir! Mais en l’occurrence pour ce dernier album, c’était plus un choix de ne pas aller en studio, car je me suis rendu compte qu’à force d’avoir plus de moyens, on a certes une meilleure qualité de son, mais on a moins de temps; et moi j’avais besoin de temps, j’avais envie de pouvoir essayer plein de trucs, de revenir en arrière, de changer d’avis, de changer les arrangements, de faire 10 fois la guitare si je voulais…Et pour faire tout ça, j’avais besoin d’être chez moi.

 

Tu jouais avec ton frère (André aka Stanley Brinks) au sein d’Herman Dune, ta soeur (Lisa Li-Lund) t’accompagne parfois, et une fois à un concert j’ai même vu ton père sur scène avec toi. La musique, c’est un truc de famille pour toi?

 
Mon père qui est musicien m’a transmis son savoir, sa technique et tout simplement son amour pour la musique, ça c’est sûr. Après, je suis tellement “personnel” que même si j’adore jouer avec des gens de ma famille, je suis assez protecteur de ma singularité, du fait que ce que je fais c’est moi, et ça ne ressemble pas à ce que font d’autres. Ma musique n’est pas forcément une histoire de famille, même si elle m’a été transmise par ma famille; je dis ce que j’ai en moi, sans “représenter” qui que ce soit de ma famille.

 

Tu apparais comme quelqu’un de très cosmopolite, même quasi nomade…On sent que les endroits (New York, Paris, Bristol, etc) sont une grande source d’inspiration pour toi, est-ce qu’il y a des endroits que tu préfères malgré tout?

Peandant très longtemps j’avais un grand amour pour la ville de New-York, notamment Coney Island ou Rockaway Beach…Ces dernières années j’ai été beaucoup à Los Angeles, que j’ai donc découvert. Cette ville me faisait peur avant, quand je n’y passais qu’en tournée. Je la trouvais immense, je trouvais qu’on se perdait, qu’on perdait presque sa personnalité dans cette ville. Mais depuis, j’y vais souvent, j’y habite presque à moitié, et maintenant que je la connais, je l’aime beaucoup. J’aime les quartiers d’océan, de Venice Beach, et puis les collines, Malibu…J’aime beaucoup. Sinon, j’adore Venise en Italie…En fait les endroits que j’aime ont souvent rapport avec l’eau! Stockholm aussi, c’est une ville qui a beaucoup compté pour moi, et c’est un archipel, donc oui j’ai besoin du contact de l’eau, de la nature d’une certaine façon, mais en ville; pour pouvoir aller à des concerts, ou faire des concerts…

 

On sent d’ailleurs que ton identité se nourrit de tous ces endroits dont tu viens de parler, et du mélange que tu es (origines suédoises et marocaines), mais qu’en est-il de ton rapport au judaïsme? Tu y fais souvent référence ( Next Year In Zion, Baby Baby You’re My Baby, By The Door Of The Temple etc)…

Oui, mon père est marocain, ma mère suédoise, je suis issu de la culture juive, donc oui ça compte pour moi. J’aime cette culture, j’aime cette littérature, je lis pas mal sur le judaïsme, le langage…Je pense que ça m’influence beaucoup. Par exemple j’aime beaucoup Darren Aronofsky, qui incorpore pas mal de Talmud dans ses films, et je trouve ça super! C’est intéressant, c’est une culture millénaire, du savoir, de l’apprentissage, il y a une notion du “on ne sait jamais, il faut apprendre, il faut lire, il y a toujours quelque chose à chercher, à touver”. Ce qui compte c’est de chercher!
Et sinon en tant qu’artiste, c’est merveilleux, tu lis une histoire, qui n’a pas de sens “officiel”, et rien que sur une phrase, il y a plusieurs personnes au cours des siècles qui ont chacun une théorie, et ça m’inspire, parce que j’ai l’impression que chaque mot ouvre plein de possibilités. Et c’est un peu la base du judaïsme: oui, chaque mot ouvre des possibilités, en tant que mot, en tant que sens spirituel, chiffre, nombre, et je pense que quand tu écris des chansons, ou quand tu travailles avec les mots, c’est très inspirant de puiser dans cette culture…Si je peux humblement donner ma vision du judaïsme, c’est vraiment cela: la culture du mot, le mot avant tout.

 

Est-ce que ta façon d’écrire varie selon l’endroit d’où tu le fais?

Je pense que oui, mais elle varie de toute façon tous les jours. Je ne suis pas vraiment quelqu’un qui travaille avec une routine, à un endroit précis, avec tel cahier, à telle heure…Comme d’autres peuvent le faire. Donc je pense qu’effectivement, j’aime me poster en réceptacle, essayer de capter des choses par-ci par-là, des mots, une lumière, quelque chose à décrire. Je peux effectivement être influencé selon l’heure à laquelle je décide d’écrire, selon si je suis dans une ville où on vit plutôt la nuit par exemple, ça ne sera pas la même chose qu’une ville où on vit la journée…L’écriture est personnelle, et bien entendu on est chacun affecté différemment par les villes.

 

Tu as collaboré avec beaucoup d’artistes, quels sont ceux avec qui tu rêverais de jouer dans le futur?

En numéro 1, et je parle littéralement, car il m’arrive de rêver la nuit que je joue avec lui: Bob Dylan. Je l’adore. Après, j’aimerai aussi jouer avec Paul McCartney. Il y a aussi un écrivain qui s’appelle David Berman, si un jour il refait un album j’aimerai beaucoup jouer avec lui, ça serait super! Il s’est arrêté pour le moment. J’aimerai aussi jouer avec Jonathan Richman.

 

Dans Tell Me Something I Don’t Know, tu dis ne pas trop aimer les groupes d’aujourd’hui…Mais il doit bien y en avoir certains que tu prends plaisir à écouter -et je parle à part tes copains de la scène Anti-Folk New-Yorkaise!

C’est vrai que quand j’écoute des groupes récents, c’est souvent des copains de l’Anti-Folk New-Yorkais! Mais quand ce n’est pas eux: la personne dont je te parlais justement, David Berman, qui a un groupe qui s’appelle les Silver Jews, pour moi c’est ce qui se fait de mieux de nos jours. Sinon j’ai aussi une copine qui n’est pas de l’Anti-Folk New-Yorkais: elle s’appelle Jolie Holland et elle est super, un peu jazz, j’aime beaucoup.

 

Quels albums peux-tu écouter en boucle sans te lasser?

 
Si j’aime un album, je peux de toute façon l’écouter en boucle sans me lasser. C’est comme ça que j’écoute de la musique. Si ce n’est pas une obsession, je n’écoute pas un album juste “en passant”. Il faut que je puisse l’écouter un million de fois. Récemment j’ai bloqué sur le Loaded du Velvet Underground, je n’ai écouté que cet album. Ou bien tous les albums de Bob Dylan, tous, tous, tous. Je les écoute en boucle, j’adore; Léonard Cohen de la même façon. Et les Silver Jews!

 

Tu as composé la BO de Mariage à Mendoza, est-ce que c’est quelque chose que tu aimerais refaire, et si oui, avec quel réalisateur?

J’ai adoré faire ça, c’était génial! Ca te permet de faire un album sans puiser tes sujets aux mêmes endroits que d’habitude. J’ai aussi fait la BO d’un film sur Bonnie & Clyde, c’était très intéressant. J’ai écris à Darren Aronofsky, car je rêve de faire une BO pour lui, j’espère qu’un jour ça se fera! Sinon J’aimerai aussi travailler avec Soderbergh, son rapport à la musique est génial. Et les autres dont je rêve, je sais qu’ils ne prennent pas de musique originale…Mais si c’était possible, Woody Allen ou Martin Scorsese. J’aimerai bien avoir ne serait-ce qu’une chanson dans un de ses films.

 

Tes chansons sont un génial mélange de joie et de mélancolie, mais au final assez uplifting, dirais-tu que tu es quelqu’un de plutôt optimiste, de confiant?

C’est dur de se décrire soi-même…En tant que personne, j’ai une confiance en la vie, oui. J’ai des croyances profondes, qui me font penser que tout ira bien à la fin. Mais dans ma vie quotidienne, il m’arrive d’être plus névrosé, inquiet, mais sans raison particulière. Je pense que je suis un mélange des deux, comme ce que tu disais sur mes chansons.

 

Que fais-tu quand tu ne composes pas ni ne dessines?

Je nage! Quand je suis à Paris c’est piscine, mais sinon dès que je peux je vais à l’océan.

 

Tu as collaboré avec Petit Bateau, es-tu sensible à la mode, au style?

J’ai adoré le faire, vu que j’adore dessiner. Construire un vêtement c’est super intéressant, choisir les couleurs, le fil…mais la mode ne m’intéresse pas plus que ça. Si on me demande de faire un truc, je le fais, et j’essaie de le faire bien, et avec plaisir, puisque ça m’ouvre de nouvelles portes. En fait ce n’est pas tant que la mode ne m’intéresse pas, mais je trouve qu’elle est trop présente dans la tête des gens, et ça ne me préoccupe pas autant que d’autres. Ma petite amie est styliste, elle fait des chaussures, mais certains côtés de ce métier la rebutent. Devoir produire, vendre, avoir un schéma figé de deux collections par an…quand on est une artiste -comme elle- se plier à tout ça peut rendre fou. Par contre si on aime vraiment dessiner et faire des habits, ça peut être magique…Les tailleurs, les cordonniers, c’est comme être architecte finalement, tu peux faire plein de choses. Mais en soi le monde de la mode me dégoûte plutôt qu’autre chose, je trouve qu’il y a très peu de considération morale, personne ne se préoccupe du bien-être des gens qui fabriquent leurs vêtements ni du nombre d’animaux qu’on maltraite…Aucune morale. Quand on veut être un artiste, il faut avoir une âme, quelque chose à défendre.

 

Ton écriture est très sensible, comme on disait tout à l’heure les mots ont une grande importance pour toi. Peut-être aurai-tu un auteur ou un bouquin à nous conseiller?

 
J’aime beaucoup lire. Par exemple Isaac Bashevis Singer. Je vais aussi citer autre chose, mais c’est un hasard total du calendrier puisqu’hier j’écoutais des interviews de Hubert Selby Jr que je trouve fantastique, et donc je conseille aux gens de s’intéresser à lui. Et sinon (encore lui) David Berman écrit des livres de poésie que je trouve incroyables, donc oui je les conseille.

 

Merci David!

 

Black Yaya –  Flying A Rocket 

 

Black Yaya sera en concert le 17 avril au Café de la danse à Paris.

Chroniqueur
  • Publication 879 vues27 janvier 2015
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