Interview de Dionysos

Entre un nouvel album qui confirme tout le bien que l’on pensait déjà de Dionysos (voir les diverses chroniques déjà présentes sur ce site) et des concerts aussi surprenants que ravageurs, les cinq musiciens de Valence sont bien partis pour devenir un groupe culte de la scène rock française. Pour découvrir plus en détails le monde empli de rêves et de poésie de Dionysos, Mathias Malzieu (chanteur-guitariste) nous a accordé un entretien avant le concert du 15 mars 2002 à l’EMB de Sannois.

Vous avez souvent enregistré plusieurs versions de certaines chansons de Dionysos. Est-ce parce que vous êtes des éternels insatisfaits ?
Non, ce n’est pas une question de ne pas être satisfait, c’est plus une envie de se remettre toujours en question et le fait de fixer à un moment donné un morceau sur un support de manière définitive, c’est un truc à la fois qu’on aime mais à la fois qui nous pose problème. C’est vrai que, comme on fait énormément de concerts, les versions évoluent sur scène et il y a des fois des idées que l’on n’a pas eu au moment d’enregistrer et que l’on a envie de mettre à profit aussi en les posant sur un enregistrement. On s’en aperçoit parce qu’on les fait nous-mêmes mais finalement c’est un peu le même processus que les remixes, si ce n’est que ce sont des remixes que l’on fait « nous-mêmes » en rejouant les instruments. Mais finalement c’est la même chose.

Est-ce que le fait de changer les versions sur scène demande beaucoup de travail en répétition ?
Ca demande surtout de la complicité dans le groupe et un sens revendiqué de l’improvisation et du rapport instinctif à la création.

Avant un concert, dans quel état d’esprit vous trouvez-vous ? Vous semblez très concentrés avant et lorsque vous montez sur scène, toute l’énergie explose.
Il y a de ça. En fait, on essaye vraiment de rentrer dedans juste avant et de pouvoir donner le meilleur chaque soir, le maximum en tout cas. Après, ça dépend de la salle, des gens, si on est fatigué, pas fatigué. Même si on a des choses « mauvaises » à donner, on les donne quand même. Ca donne des concerts qui sont parfois plus mélancoliques, d’autres qui sont plus drôles, d’autres qui sont plus noirs, plus tendus, d’autres plus gais. Ca dépend vraiment des jours et même des moments dans un concert. Je pense que c’est assez sain qu’il y ait cette non-maîtrise de certains éléments. Sinon, ça deviendrait scolaire.

Vous avez toujours du mal à quitter la scène ?
Quand le public est bien, oui. En principe, d’une manière générale, oui. C’est clair qu’on adore la scène. Autant que l’enregistrement des disques.

Justement, l’enregistrement des disques, comme il n’y a pas cette folie propre à la scène, est-il juste un prétexte pour pouvoir partir en tournée ?
Non, je pense qu’on n’aurait aucun plaisir à tourner si on n’avait pas de disques qu’on revendiquaient artistiquement et de chansons au vrai sens du terme. Tout l’intérêt, toute cette excitation diminuerait complètement. Le disque est autant important que la scène.

Vous y prenez autant de plaisir ?
Oui, mais c’est complètement différent.

Comment s’est passé l’enregistrement du dernier album « Western Sous La Neige » ?
Super expérience avec un mec vraiment super qu’est Steve Albini. On a beaucoup appris. C’est un mec super simple, super humble et qui décomplexe tout de suite.

Steve Albini dit qu’il ne produit pas les albums mais qu’il les enregistre. Est-ce que çela convient parfaitement à l’état d’esprit de Dionysos ?
C’est exactement ce qu’on voulait faire pour retrouver l’énergie de la scène justement.

« Western sous la neige » est moins produit que « Haïku »…
Ce n’est pas une question d’être moins produit parce que la plupart des gens trouvent que le son est plus gros finalement. C’est plutôt de faire quelque chose qui est plus basé sur l’interprétation et sur l’intention et moins « on enregistre la basse, la batterie, etc. ». On voulait qu’il y ait un côté groupe qui soit présent, autant sur des choses bruyantes que sur des choses délicates.

Est-ce que vous avez presque retrouvé les conditions de la scène pendant cet enregistrement, notamment au niveau de la complicité que tu évoquais tout à l’heure ?
La complicité entre nous, oui. Mais ce n’est jamais pareil qu’avec un public. Et c’est bien que ce ne soit pas la même chose parce que c’est un disque. Sinon, on aurait fait un live. Le but, c’est quand même de faire un disque avec une vraie production, mais en retrouvant cette spontanéité plus facilement que sur un disque où tu enregistres tout séparément.

Il y a eu des rumeurs concernant un live de Dionysos. Qu’en est-il ?
On aimerait bien. Artistiquement, c’est quelque-chose qui nous intéresse mais pour l’instant ce n’est pas encore prévu. Il y a un projet mais il n’est pas encore mis en boîte. On ne sait pas quand est-ce que ça sortirait. Mais ce n’est pas impossible.

Vous tournez sans arrêt. Combien de concerts avez-vous fait ?
Près de 400.

Est-ce que vous comptez faire un break un jour ?
On adore la scène et c’est justement parce qu’on adore ça qu’il faut respecter aussi la fragilité, la magie que ça peut avoir. Il ne faut pas devenir fonctionnaires de la scène. Il y a des moments pour et des moments où il faut, comme pour n’importe quels aventures ou voyages, rentrer à la maison pour mieux repartir. Pour cet album, on n’a pas fait de scène entre décembre 2000 et septembre 2001. En septembre, on a juste fait dix dates. Et après on s’est encore arrêté pour reprendre fin janvier 2002.

Est-ce que vous arrivez à composer pendant les tournées ?
Oui, il se passe toujours des choses pendant les tournées.

Comment se passent les compositions dans le groupe ?
J’arrive avec le morceau à la folk et puis après, on arrange le tout avec le groupe, ensemble en répétition. Ce qui fait que ce sont bien des morceaux de groupe à la sortie.

Qu’est-ce qu’a changé l’arrivée de Babeth dans le groupe ?
Elle fait le ménage (rires). Beaucoup de choses. Elle a apporté sa vision, sa féminité. Artistiquement, c’est une couleur de plus. De toute façon, pour nous, il n’y a pas d’avant et d’après. L’esprit était déjà là. A partir du moment où on a décidé de l’inclure, Dionysos, ce n’était pas 4 + 1, c’était 5. A partir du moment où on s’est bien senti ensemble, c’était parti.

Il y a beaucoup de moins de violons dans « Western sous la neige » que dans « Haïku ». Est-ce une volonté délibérée ?
Non. Ca s’est fait naturellement. Ce n’est pas du tout impossible qu’il y ait un retour sur le prochain album. Ou qu’il y en ait encore moins. On fait juste ce que l’on sent sur le moment, sans se dire qu’il faudrait qu’il y ait tant de violons ou tant de morceaux plus pop, tant de morceaux plus folk, plus punk. Surtout pas, sinon ça casse tout. C’est vrai qu’au final il y a moins de violons.

Tu es passionné par le cinéma. De quel film tu aurais aimé faire la BO ?
Il y en a un paquet… « Le bon, la brute et le truand », « Dead man », et tous les films de Chaplin.

A part le cinéma, quelles sont tes autres sources d’inspiration pour les textes ?
Directement, il n’y en a pas spécialement, si ce n’est tout ce qu’on vit tous les jours. Ca veut dire les rencontres, les voyages, des livres, des disques ou des films qui nous touchent, qui nous passionnent, qui nous plaisent ou qu’on détestent. C’est ça qui donne envie de réagir et de faire des choses.

Est-ce qu’il y a beaucoup d’écart entre la source d’inspiraton et le texte final ?
Forcément parce que c’est transposé et c’est réapproprié à notre univers. Sinon, ce ne serait que du clin d’oeil. C’est comme un morceau comme « Song For Jedi », ce n’est pas un morceau sur « Star Wars », ça utilise cette imagerie pour dire autre chose. Le morceau « Mc Enroe’s Poetry », ce n’est pas un morceau sur Mc Enroe. C’est un morceau sur la sensation de colère et la montée de tension. Ca utilise un truc pour en faire autre chose. C’est plus dans cet esprit que c’est fait.

Est-ce que, à l’image de Don Diego 2000, tu te sens atteint d’une dyslexie magique ?
(Rires) Je ne sais pas. Mais la personne existe réellement. C’est notre manager.

Il y a un côté à la fois comique et mélancolique sur cette chanson ? Est-ce qu ce côté mélancolique est voulu ?
Oui. C’est pareil, ce n’est pas non plus un concept, c’est plus comment ça sort. Mais c’est complètement revendiqué, le fait que ça puisse être des fois drôle, des fois mélancolique et d’autre fois ambigü, entre les deux. On aime bien ces sensations.

« Déguisé en pas moi » explore un univers mélancolique que l’on retrouvait moins sur les autres albums.
Peut-être de façon moins évidente mais il y avait déjà des chose comme ça, comme »Only Knes », « Wedding Idea » ou « Train à l’américaine » sur « Haïku ». Ou même des choses comme « Like a dead horse one » sur « The sun is blue like the eggs in winter ». Elles se démarquaient peut-être un peu moins mais elles existaient déjà.

Est-ce que tu peux comparer « Western sous la neige » et « Haïku » ?
En tout cas on revendique toujours « Haïku » mais comme je te le disais tout à l’heure, on avait envie de quelque chose de plus interprété, plus sur le fil de l’intention, un côté peut-être plus brut finalement. Pas forcément plus brutal mais plus brut, plus proche de nous. Même si on a beaucoup appris sur « Haïku » et qu’on l’aime beaucoup, il y a un côté enrobé que, au moment de faire des choix pour le nouvel album, on trouvait un petit peu envahissant et qu’on avait envie d’envoyer valser contre le mur.

Est-ce que vous continuerez à enregistrer vos albums aux Etats-Unis ou vous le referez un jour en France ?
Après San Francisco, on ne s’est pas dit « on retourne aux Etats-Unis ». Le fait est qu’on avait une opportunité avec Steve. Mais je suis tout à fait ouvert à autre chose, même si j’aimerais beaucoup retravailler avec Steve.

Est-ce le fait d’enregistrer aux Etats-Unis, indépendamment du producteur, a eu des influences sur l’album ?
Forcément, c’est intéressant d’être en voyage quand tu enregistres parce que ça a un côté magique et décalé qui est chouette. Mais en même temps, la vraie matière de l’album était déjà là et s’il avait fallu l’enregistrer en France, ça aurait été proche aussi, avec la même personne je veux dire. Mais c’est classe de partir en voyage.

Quelle est la chanson dont vous vous sentez le plus fier, s’il y en a une?
Non. C’est plus un tout qu’une chanson en particulier qu’on dégagerait de l’ensemble.

Et est-ce qu’il y a une chanson que vous adorez jouer sur scène ?
Toutes.

A l’inverse, est-ce qu’il y a des chansons que vous ne jouerez plus jamais sur scène ?
Je ne crois pas, tout est possible. Même les premières chansons, on ne les jouent pas parfois pendant très longtemps et des fois on a envie de les rejouer. On change les versions…

Vous avez fait de nombreuses collaborations avec divers groupes, est-ce que vous vous sentez l’âme d’un groupe fédérateur ?
On ne peut pas prétendre à ça. En plus on manque de recul pour s’auto-juger ou s’auto-proclamer. On aime bien partager des choses avec les groupes qu’on aime bien, c’est le cas avec Uncommonmenfrommars.

Est-ce qu’il ya d’autres collaborations prévues ?
Pas dans l’immédiat mais il se passera sûrement d’autres trucs.

Vous avez fait un morceau avec les Uncommonmenfrommars qui évolunte dans un style très différent. Dans ce cas-là, comment faîtes-vous pour vous accorder ?
A partir du moment où tu aimes bien les gens et ce qu’ils font artisitiquement, après tout, le style n’a pas une importance si grande que ça. Le plus important, c’est de bien se sentir humainement avec les gens. Il y a des gens qui écoutent Sonic Youth et que je trouve cons à mourrir et des gens, qui écoutent des choses que je n’écoutent pas du tout, que j’adore. Mais l’inverse est aussi vrai (rires).

On a parfois l’impression que le côté humain chez Dionysos est presque plus important que le côté musical.
Non, ce n’est pas plus important, c’est juste que tout est lié. J’insiste sur le fait que c’est intimement lié. Il ne faut pas les séparer.

Après cette tournée, quels sont vos projets ?
Pour l’instant, on est vraiment dans le fait de la sortie de l’album et de la tournée. Sinon, on a plein d’idées, que ce soit un live ou des collaborations, un album acoustique. Il y a plein de choses possibles.

Il y a déjà eu le « Haïku folk »
Ca, on aimerait le faire sur un disque entier et aller encore plus loin dans le dépouillement aussi.

Un peu à l’image des titres acoustiques de « Old School Recordings » ?
Voilà, enregistré à la maison.

Chroniqueur
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