Interview de Emily Jane White

Juste avant son départ pour sa tournée française, nous avons eu la chance de rencontrer Emily Jane White dans un petit bar de San Francisco où elle jouait le soir-même. Une interview très agréable avec une artiste d’une grande gentillesse et beaucoup moins sombre que ce que pourrait laisser penser sa musique

Bonjour Emily. C’est ma première interview en anglais donc je te prie de m’excuser si ça devient pénible.
Pas de problème. J’aimerais que mon français soit assez bon pour que l’on puisse faire l’interview en français.

Ce soir, tu joues dans un petit bar à San Francisco, mais la semaine prochaine tu pars pour la France. Tu y connais un succès plus important que dans ton propre pays. Comment expliques-tu cela ?
 (Rires) C’est lié à la manière dont est sorti mon premier album. Je n’étais pas connue du tout et il est sorti avec une forte exposition en Europe. En fait, il n’a jamais bénéficié d’une forte promotion ici (NDLR : aux États-Unis). Je dois toujours publier mon second album ici. Ce devrait être fait en avril.

Quel label ?
Ce n’est pas encore finalisé… mais il sera publié en avril. J’ai eu cette opportunité de tourner en Europe et au final ça a pris une bonne partie de mon temps. Entre ça et l’enregistrement de mon second album… C’est lié à la manière dont les choses se sont passées.

La plupart de tes chansons font référence à des femmes du passé. C’est apparemment lié à tes études. Peux-tu nous en dire plus ?
J’ai fait mes études en « women studies ». Je m’intéresse beaucoup au récit qui parlent de protagonistes féminins. L’un de mes livres préférés, Wuthering Heights (NDLT : Les Hauts de Hurlevent) par Emily Jane Brontë est un bon exemple du type de récit dont je parle dans ma musique. Il n’y a pas que ça cependant. Pour être plus spécifique, il faudrait parler de chansons en particulier.

T’identifies tu à certaines de ses femmes ?
Je vois ce que tu veux dire. Je pense que ma musique, ce dont j’ai décidé de parler, est vraiment intemporelle. Je ne fais pas beaucoup de référence au présent. Certaines choses sont un peu inexplicables et pour certaines raisons, je suis vraiment attirée par certaines choses et ce n’est pas intentionnel. Je pense qu’en tant que féministe, en tant que quelqu’un qui a étudié le féminisme, il n’est pas possible de ne pas s’identifier avec le rôle d’une femme à différente période de l’Histoire, ni de le comparer avec aujourd’hui. En même temps, je m’intéresse à d’autres sortes d’histoires, comme celle de la culture féminine. […]

Tu viens de dire que tes chansons étaient intemporelles, mais dans la chanson Victorian America, tu fais référence à des personnes perdant leur maison en Amérique ou à une inondation sur la Nouvelle-Orléans. Essaies-tu de faire référence à des évènements récents ? D’être plus politique ?
C’est vrai. Il n’y a pas vraiment d’affirmations claires à propos de ces chansons, mais plutôt deux choses qui m’intéressaient vraiment au même moment. D’un côté, il y avait l’ouragan Katrina et la politique. De l’autre, je lisais ce livre sur la culture victorienne aux Etats-Unis, qui est vraiment fascinante, particulièrement d’un point de vue féminin. C’est ce sur quoi je me concentrais, ça et toutes les restrictions qui existaient, les lois sociales, etc. Ce que j’ai remarqué, c’est que sur ces deux sujets, il y avait beaucoup de choses dont on ne parlait pas vraiment et qui étaient totalement injustes. C’est pour ça que j’ai écrit cette chanson.

A l’époque, tu décrivais la musique de "Dark Undercoat" comme simpliste. Pour "Victorian America", tu es passé à quelque chose de plus orchestral. Comment en es-tu arrivée là ? Est-ce que ça a changé la manière dont tu écris de la musique ?
Ça n’a pas changé la manière dont j’écris ma musique car j’ai écrit toutes les chansons sans aucune orchestration. Je n’ai co-écrit aucun des nouveaux morceaux. Tout était écrit avant que je l’amène à ces gens. Ensuite, ils ont composé toutes les parties autour de ce qu’avais écrit. Ça n’a donc rien à voir avec la manière dont j’ai pu écrire ces morceaux. Mais je vois ce que tu veux dire, car le son est vraiment différent de celui de mon premier album. Avec lequel j’étais contente. Je suis contente que les deux albums soient vraiment différents.

Quand tu essayes d’inclure trop d’orchestration, il est possible de se perdre. Avec ton album tu donnes l’impression de ne pas perdre ton objectif de vue et il sonne comme s’il avait été créé en une fois. Comment expliques-tu cela ?
Mon explication à cela est que nous avons travaillé très dur sur l’arrangement de ces chansons afin qu’elle soit adaptée à l’original. Je suis contente que tu dises ça et je pense que les membres du groupe seraient aussi très satisfaits. Je pense que ce que tu recherches, ce sont des arrangements qui soient appropriés à la chanson et qui autorisent les parties vocales et les subtilités de l’original et tu travailles dur pour que tout cela soit perceptible de manière à rendre justice aux morceaux originaux. J’ai l’impression que nous avons réussi. C’est bon à savoir.

A la fin de " Victorian America", tu t’essaies à des sons plus électriques, à la guitare par exemple. Est-ce que tu aimerais explorer ça plus en profondeur à l’avenir ?
Oui. J’aimerais faire quelque chose de vraiment différent. Je pense que mon prochain album sera extrêmement différent. Vraiment ? Disons que ce sera certainement différent du premier et du second, mais pas non plus totalement différent, comme un album de dance ou un album de métal.

Tu travailles donc déjà sur ton troisième album ?
Oui, je travaille sur les démos.

Quand peut-on espérer une sortie ? En France au moins.
(Rires) Je ne sais pas encore. J’aimerais savoir, mais pas encore.

Tu viens de Californie, mais quand j’écoute tes chansons, pour moi, ça sonne plus comme d’autres parts des Etats-Unis, comme le Midwest ou la Louisiane. Pas vraiment californien. Qu’en penses-tu ?
C’est intéressant. Je pense que certaines personnes diraient que certaines choses sont justement très californiennes. Peut-être que de ton point de vue, venant d’Europe, ça te paraît comme cela car il y a probablement des différences subtiles, des nuances, que tu ne peux pas voir. Mais je peux comprendre cela.

Un exemple de quelque chose de très californien dans ta musique ?
C’est une bonne question, après tout ce que je viens de dire. Ma ville natale en particulier. J’ai grandi dans une ville très isolée en Californie du Nord et ça a beaucoup à voir. Ça a, en quelque sorte, formé ma conscience. L’atmosphère que je cherche à refléter a beaucoup à voir avec l’endroit où j’ai grandi.

Malgré le fait qu’ils ne soient pas familiers avec les endroits que tu y décris, pourquoi penses-tu que les français aiment tes albums ?
C’est quelque chose qui m’intrigue, mais je pense que pour certaines raisons… J’ai vécu un moment en France (NDLT : à Bordeaux), donc mes spéculations sont – c’est peut-être complètement faux – que la culture française et les français ont plus d’appréciation pour l’art qui évoque les parts d’ombre, le côté sombre de la vie. Vous avez des poètes célèbres comme Baudelaire, des gens comme ça qui parlent de choses très sombres. J’imagine que beaucoup de français qui écoutent ma musique ne comprennent pas les paroles, mais ils peuvent comprendre le sentiment, l’humeur et l’atmosphère. Ma musique est morose et atmosphérique et je pense que culturellement les français ont plus d’appréciation et de connection pour ce genre de musique. Je ne sais pas si tu es d’accord avec moi, c’est une affirmation assez générale.

Je sais que tu préfères parler de ton travail plutôt que de celui des autres, mais peux-tu nous recommander quelques artistes de la Bay Area (NDLT : la région de San Francisco) ? Il me semble que tu en mentionnes certains dans les notes de ton dernier album.
Ceux-là définitivement (NDLT : Or, The Whale, Chris Garneau, The Spindles, Lonely Drifter Karen). Les groupes qui jouent ce soir (NDLT : The Devotionals et Foxtails Brigade) et aussi Jen Grady, qui joue du violoncelle dans mon groupe. Elle joue aussi solo et elle est vraiment extraordinaire. Elle joue beaucoup dans la Bay Area. Elle est vraiment merveilleuse.

En France, des groupes, des artistes que tu aimes ?
Mon ami Julien Pras. Il va assurer mes premières parties pour la tournée à venir. Il a écrit un excellent album solo qui devrait sortir dans les semaines à venir (NDLT : 1er mars). Il fait aussi partie d’un groupe appelé Calc, qui est vraiment bon. … Il y a en tellement. (Rires). Difficile de répondre comme ça.

Ta tournée européenne commence la semaine prochaine. Des plans après ça ?
Je vais probablement enregistrer et peut-être aussi tourner encore un peu

Ta musique et tes paroles sont très sombres. Es-tu une personne sombre dans la vraie vie ? Tu n’en as pas vraiment l’air.
(Rires) Non. Pas vraiment. Je pense qu’il est difficile de définir la noirceur. Il y a plusieurs types. Il y a la noirceur et il y aussi la morbidité et beaucoup d’autres choses que je n’associe pas forcément avec la noirceur. Je dirais que je suis une personne contemplative, mais pas forcément sombre.

Je suis à court de questions. Quelque chose que tu voudrais dire en particulier ?

Je suis très excitée à l’idée de tourner en France et je suis très heureuse. La tournée sera avec tous les musiciens qui jouent sur l’album. Cela ne sonnera pas exactement comme l’album, mais nous jouerons ces morceaux comme ils sont sur l’album.

Tu joues seul ce soir ?

Non, je joue avec la violoniste et la violoncelliste qui jouent sur mon album.

Et pour la tournée à venir ? Tu emmènes d’autres musiciens ?
Oui. Il y a la violoniste, la violoncelliste et aussi mon ami Henry qui joue du pedal-steel et de la guitare électrique. Il y a aussi la batterie. Et en fait Julien Pras, qui jouera en première partie, jouera aussi de la basse dans mon groupe.

Même groupe que l’année dernière ?
J’ai déjà tourné avec tous ces gens, mais jamais tous en même temps.

Bonne chance pour la tournée à venir.

Merci et merci pour l’interview.

Merci à toi !

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