Interview de Hot Chip

Interview de Hot Chip

« Why Makes Sense » est votre 6ème album. Qu’est-ce qui vous motive toujours autant à faire de la musique ?

Je ne sais pas. Nous avons sorti 6 albums et voulons encore le faire. Nous avons encore de nouvelles idées pour des chansons. Si on ajoute les albums que nous avons sortis en dehors de Hot Chip avec 2 Bears pour Joe (Goddard), ou New Build pour Al et Felix, ou encore moi seul ou avec About Group, nous avons avons sorti quelques 11 ou 12 albums. Quelque chose nous pousse à enregistrer tout le temps, que ce soit pour Hot Chip ou autrement.

Quand j’étais à l’école avec Joe et que nous commencions Hot Chip, tout tournait autour de l’enregistrement. Nous allions chez lui et et utilisions l’enregistreur 4 pistes. Puis est venu l’ordinateur, Cubase et la possibilité d’enregistrer plus de pistes.

Il y avait un groupe de notre école qui s’appelait Fridge, composé de Kieran Hebden (Four Tet), Adem Ilhan et Sam Jeffers. Ils ont signé chez Output, le label de Trevor jackson. Je me rappelle voir leur album dans un magasin et trouvait ça tellement inspirant. C’était un groupe de l’école jouant de la musique pendant la pause du midi et la minute d’après ils se retrouvent avec un CD et un vinyle disponibles chez un disquaire. Ça m’a motivé à me dire que peut-être c’était possible pour Hot Chip d’avoir sa place et de sortir un album. Ce n’était pas pour avoir une carrière, ni pour faire une tournée et voyager dans le monde entier ni pour être à la télévision. C’était juste pour faire un disque et être vendu. C’est tout ce à quoi je pensais. Pour une raison que j’ignore, c’est resté ma seule ambition.

 

 

C’est pourquoi vous continuez à explorer de nouveaux sons ?

Pour ma part, écrire des chansons me pousse à faire de la musique. Pour Joe, je dirais plutôt que c’est la production et le groove qui le motivent. Parfois il écrit une chanson entièrement, parfois je commence par le groove ou la batterie. C’est notre passion commune qui nous guide. Travailler avec Joe et le reste de la bande repousse mes limites parce que les idées nouvelles enrichissent mes compositions. On aime jouer ensemble et expérimenter en studio. Se retrouver entre amis est sympa pour faire de la musique, mais nous pouvons aussi nous séparer et faire d’autres choses. Si nous aimons nous retrouver  en tant que Hot Chip c’est peut-être aussi parce que nous avons le temps d’essayer d’autres choses, de nous concentrer sur nos projets solos. Ça nous permet d’être plus frais en revenant dans le groupe.

 

Tu n’as pas de préférence dans tous ces projets ?

Non. Je sais qu’Hot Chip a initié le reste. Et je pense devoir allégeance à Hot Chip dans ce sens. C’est une priorité.

Mais je n’ai pas de préférence. Quand je travaille tout seul, je peux prendre toutes les décisions moi-même et faire quelque chose qui fait plaisir à mes oreilles. Mais si je ne faisais que ça, les autres choses que je ne peux pas faire moi-même comme la vidéo ou la radio me manqueraient et j’ai envie de les partager avec d’autres gens. Mais il faut être délicat dans chacun de ces projets, ils ne peuvent pas être juste expérimentaux.

 

Le groupe existe depuis 15 ans et l’industrie de la musique a changé tout au long de ses années. Est-ce que c’est plus compliqué de se faire une place aujourd’hui ?

Nous avons commencé par un format purement physique avec le CD ou le vinyle. Puis les CD ont disparu de certains marchés. Le téléchargement numérique est devenu la priorité. Après quelques années, iTunes est devenu un modèle, tout comme Spotify et d’autres plateformes. Ça nous affecte de nombreuses façons.

Après avoir enregistré un album, on pense à la pochette du disque, on pense aux faces du vinyle, on pense à toutes ces choses qui sont importantes de nos jours. Les générations plus jeunes n’ont pas besoin de ça. Ils n’ont pas besoin de vinyles. Ils n’ont même pas besoin d’un album. Ils veulent juste une playlist. En tout cas, c’est ce qu’on les encourage à faire : choisir des morceaux et créer sa propre playlist. Ça a pour effet de générer moins d’argent pour les labels, et d’en donner moins à leurs groupes.

Quand nous avons commencé, nous avons signé chez Moshi Moshi, un label indépendant. Puis nous avons signé chez EMI en conjonction avec DFA, l’alliance d’une major avec un label indépendant. Pour le premier album chez EMI, nous avons eu de l’aide pour la tournée. Nous avons pu supporter Four Tet sur sa tournée en Amérique. Sans cette aide, sans ces premières parties, sans ces festivals, nous n’aurions pas pu exister et retourner plusieurs fois en Amérique qui est peut-être notre plus gros marché actuel. Le financement de départ nous a donné l’opportunité d’être devant un public.

Ça a tellement changé maintenant que je ne sais pas si ça aurait été pareil.

 

Tu penses que ça aurait été plus difficile pour vous ?

Bien plus difficile même si je ne saurais dire comment.

Mais d’autres choses n’ont pas changé. Je travaille toujours avec les mêmes personnes et de la même façon : faire un album, essayer de le sortir, partir en tournée promo, travailler avec des labels comme Domino. Les gens de Domino n’ont pas changé et ils travaillent toujours de la même façon.

À la fois tout a changé et rien a changé.

 

Tu peux nous parler de votre nouvel album « Why Make Sense » ?

Nous avons commencé par faire 2 chansons à la fin de notre dernière tournée : Love Is The Future et Easy To Get. Ça commence toujours comme ça. Nous ne savons pas forcément si c’est le début d’un EP, d’un single ou d’un album. Puis ça commence à grossir avec d’autres morceaux.

Les premières sessions après, ces 2 morceaux ont donné des morceaux qui ont fini par se retrouver sur l’EP bonus lié à ce nouvel album.

Nous sommes allés enregistrer à l’Angelic Studio dans l’Oxfordshire pour dédier convenablement notre temps à l’album. À cette période nous étions tous occupés avec nos projets solo. Nous devions trouver un moment dans notre agenda pour nous concentrer sur Hot Chip. Nous n’avions pas le concept dès le début, tout comme nous ne savions pas encore que l’album s’appellerait « Why Make Sense » avant de l’avoir terminé.

Nous avons tout fait pour le sortir en 2015. Nous travaillions vraiment dans ce sens pour éviter que ça prenne des années. Nous l’avons fait vraiment rapidement. Tout a été enregistré en quasiment 3 semaines, le reste a été du mixage. Ça nous a pris en tout un peu moins de 2 mois.

 

 

Vous avez l’idée d’un morceau et le jouez quasiment live ?

On joue quelque chose qu’on a écrit et qu’on est parfois le seul à avoir entendu. On n’a pas nécessairement présenté de démo au groupe : ça part comme ça et ça donne un morceau. Je pense que beaucoup de musiciens font comme ça.

Quand je suis arrivé ici (NDLR : dans les bureaux de Domino Records), j’ai vu un poster de Will Oldham de Palace Music. Souvent, quand on le voit en tournée après une sortie d’album, ses chansons ont changé. Elles deviennent quelque chose d’autre. C’est comme si l’enregistrement a été un instantané de ce moment de l’enregistrement et qu’il n’avait pas à rester comme ça. Ça devient différent rapidement. C’est parfois pareil avec Hot Chip. À partir du moment de l’enregistrement et de la sortie de l’album, la chanson se transforme en quelque chose d’autre en changeant des paroles ou des instruments.

 

C’est exactement ce que vous faites en live. Vous transformez vos titres.

Parce que c’est naturel pour nous que ça se passe comme ça. C’est amusant. Certains morceaux comme One Night Stand sont joués comme sur l’album. Au contraire, I Feel Better est joué de façon très différente de celle de l’album. Ready For The Floor a désormais un genre de groove Afrobeat. Boy From School change à chaque fois.

 

Les titres Easy To Get et Started Right ont ce son très funk. Need You Now rappelle un peu ces sons dance des années 90. Y aurait-il un peu de nostalgie dans cet album ?

Je pense. Sur Need You Now, Joe a créé ce schéma de batterie. Je pense qu’il a un son très différent de n’importe quel autre titre de Hot Chip. Je ne sais pas quelle est l’inspiration de ce son ou s’il écoutait des morceaux de cette époque breakbeat.

En ce qui concerne Easy To Get, Love Is The Future et Started Right, il y a des références intentionnelles à cette époque de r’n’b des années 2000 que nous aimons beaucoup. Je pense qu’on peut entendre la clarinette dans Started Right qui fait penser à du Stevie Wonder. Le nouvel album de D’Angelo a été aussi une inspiration pour le groove de cette chanson. Ce sont des choses que nous avons toujours aimées.

Nous essayons d’avoir une approche originale, mais nous savons pertinemment que nous faisons référence à d’autres sons. Je pense que c’est plus intéressant de ne pas connaître les réponses à ces questions quand on fait de la musique, mais juste explorer et créer. C’est au public de décider si ça marche.

Nous essayons de faire ce en quoi nous croyons et ne pas suranalyser.

 

L’album s’intitule « Why Make Sense ». C’est une sorte de crise existentielle ?

(Rires) La chanson dont est tiré le titre de l’album dit « Why make sense while the world around refuses ». C’est une sorte d’approche absurde. Les gens abandonnent, cherchent de la logique, cherchent une raison. Si on s’arrête de chercher, on pourrait être plus heureux. Essayer de chercher une certaine logique pour exister rend la vie juste plus douloureuse parce le monde ne fonctionne pas vraiment comme ça.

 

Ça veut dire qu’il n’y a pas de logique dans Hot Chip ?

Ce sont juste des paroles, ce n’est pas un manifeste.

Ceci étant dit, je pense qu’Hot Chip n’a pas eu de sens en ce qui concerne l’attente des gens. Nous rassemblons des choses qui nous intéressent et qui peuvent être incohérentes. Nous avons grandi en aimant le hip-hop et avons sorti des albums qui ne ressemblent pas à du hip-hop. Pour le premier album, la musique était inspirée du hip-hop, mais ça n’avait pas de sonorité lourde : c’est ce que nous voulions faire. La combinaison de mots mélancoliques plutôt sérieux avec de la dance music jouée en clubs, ça n’a pas non plus de sens pour les gens. Ça intrigue.

Nous avons essayé de faire nos propres sons. Ça n’a pas d’importance si ça n’a pas de sens. C’est tout l’intérêt.

 

 

Vous partez bientôt en tournée. À quoi peut-on s’attendre ?

Nous sommes toujours composés des 7 mêmes personnes de la tournée précédente. C’est toujours un très gros show. C’est parfois un peu plus costaud comme sur Why Makes Sense avec la batterie de Sarah (Jones) qui a un son à la Led Zeppelin. Nous pensons amener une installation lumineuse de notre ami Rob Bell (NDLR : vue dans le clip de Huarache Lights) à certaines représentations. Elle répond aux mélodies ou à certaines pistes des morceaux.

 

L’album sort en 501 couleurs. D’où cette idée est-elle venue ?

Nous avons travaillé avec Nick Relph, artiste visuel. Il a travaillé sur la pochette de l’album précédent et sur la pochette de mon EP solo. C’est l’un de mes amis.

Son idée a été de changer certains éléments sur toutes les pochettes. Il y a une imprimante qui fonctionne avec un logiciel et qui permet de modifier certains éléments de l’impression. Je pense que c’est le même procédé que pour les bouteilles de Coca Cola sur lesquels il y a des prénoms. Tout a commencé comme ça.

Ces dernières années, j’étais vraiment obsédé par les sweat shirts imprimés avec des pinups vintage. J’en portais souvent, les achetais, les cherchais, y pensais. Ça a commencé à me faire penser à un schéma de plusieurs couleurs pour l’album qu’on pourrait acheter en jaune ou en orange.

En même temps, nous avons composé Huarache Lights qui est inspiré d’une chaussure (mexicaine). Nick a donc étudié les différentes combinaisons de couleurs qu’on pouvait trouver sur la chaussure et en a extrait un spectre de couleurs à partir duquel il a choisi aléatoirement des teintes. Personne ne peut se douter que toutes ces couleurs sont issues d’une chaussure.  La couleur de fond change, mais l’image de premier plan aussi. C’est une forme rectangulaire composée de lignes posées sur une autre et dont la position peut aussi changer.

Quand on ajoute le nombre de positions différentes du rectangle avec le nombre de couleurs, en théorie, chaque copie de l’album est donc différente.

 

Vous voulez que l’album soit personnel pour chacun ?

Juste parce que c’est une idée sympa. C’est plutôt subtil parce qu’on ne verra pas chacun des albums l’un à côté de l’autre. En fait, il faut avoir les près de 40000 copies pour savoir qu’elles sont toutes différentes. J’aime que ça n’ait pas de sens. On est conditionné pour reconnaître un album à sa couverture, mais si elles sont toutes différentes, ça n’est pas logique. C’est un rappel sympa à « Why Make Sense ».

 

 

Interview réalisée le 23 mars 2015.

Remerciements : Alexis, Caroline.

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