Interview de Lunt

Entretien avec Gilles Deles, seul et unique membre de Lunt.

Tu as enregistré ton album tout seul. Quels sont les avantages et les inconvénients de travailler en solo ?
L’avantage de travailler seul c’est de pouvoir maîtrise la production, faire des économies sur cet aspect là. Avec Unique Records nous n’avons pas des budgets énormes et le financement se fait sur des fonds personnels : c’est un premier aspect important. Tout faire de la composition au mixage représente un travail assez colossal. Des fois on se dit qu’on est un peu fou et ça épuise quand on écoute une composition pour la 100ème fois afin de se rendre compte si telle guitare est trop forte ou trop basse, s’il y a trop d’aigus ou pas. Toutefois j’ai beaucoup de mal à déléguer cet aspect de mon travail car je trouve que certains albums sont gâchés par des incohérences de production. Et je dois dire aussi que j’ai un caractère un peu tyrannique, ce qui explique pourquoi j’ai du mal à jouer en groupe :)

Comment cela se passe-t-il sur scène ? Est-ce que tu es également seul en concert ?
Je suis également seul en concert. Je n’ai pas une expérience scénique énorme et le nombre de concerts que j’ai fait jusqu’à présent se compte sur les doigts d’une main. J’utilise des pédales qui permettent de se sampler en direct. Mais attention il ne s’agit pas de playback ! Je reproduis les sons qui m’intéressent en direct et ceux-ci ne sont pas préenregistrés. J’ai tenté de jouer avec des musiciens mais le peu avec qui je m’entends bien sont déjà occupés dans d’autres groupes. Je n’ai pas abandonné l’idée de jouer avec des musiciens sur scène mais cette solution des samplers me convient…

Est-ce que le fait d’être seul sur scène te permet d’improviser davantage ?
hummm c’est une question intéressante :) Un des charmes de l’improvisation dans le jazz c’est l’interaction qui existe entre les musiciens. Tout peut être à moment donné remis en cause et cette force de l’instant a quelque chose de vertigineux. En ce qui me concerne, il n’y a pas d’interaction à proprement parlé puisque je suis seul. Mon travail d’improvisation se fait plus sur les textures sonores que je déploie mais la forme des morceaux peut varier et prendre un autre sens en fonction de ma sensibilité du moment. Il y a une trame générale pour chaque chanson et une part d’incertitude très excitante. Je pense que le fait d’être seul permet d’improviser plus facilement parce qu’on n’est pas dépendant des autres musiciens mais je suis quand même restreint aux boucles que je crée.

Y a-t-il un instrument avec lequel tu te sens davantage à l’aise ?
Tous les sons sur Lunt sont faits à partir de ma guitare et d’effets. Il y a aussi un soupçon de synthé sur la fin de « Hope’s twilight » et dans « Final song ». Quant à la batterie elle est programmée. Je dirais que le mixage en lui même est devenu un instrument pour moi. Toutefois je ne peux pas dire que je suis musicien. Je crée mes morceaux à l’oreille, je suis incapable de lire une partition ou de citer de façon précise les accords que je joue.

Tu as choisi une voie entre rock noisy et expérimentations électros. Y a-t-il une facette que tu souhaiterais privilégier à l’avenir ?
J’aime la musique électronique mais je ne trouve pas que ce que je fais est qualifiable d’electro. J’expérimente dans une voie qu’ont déjà emprunté des artistes comme Fred Frith, ou Jim O’Rourke. A part des artistes très rock comme Shellac ou très folk comme Vic Chesnutt, je me demande qui ne fait pas de musique électronique aujourd’hui. Si on met du delay numérique sur une guitare on est déjà plus tout à fait dans l’électrique. Je n’ai pas envie de privilégier une voie plus qu’une autre … Je pense que sur le prochain album il y aura peut-être moins de parties instrumentales intégrées à des chansons. Le mélange entre rock noisy et electro (pour reprendre tes termes) se fera plutôt à l’intérieur des chansons plutôt que d’une chanson à l’autre. J’ai envie de plus d’homogénéité sans perdre cette volonté d’expérimentation.

Ta musique semble volontairement un peu « bancale ». Peux-tu évoquer ce choix artisitique ?
Il y a longtemps que j’ai ce penchant pour la dissonance. Etant adolescent j’adorais Stravinsky et sa recherche toujours à la limite des fausses notes. J’ai découvert chez Sonic Youth le juste milieu entre l’énergie du punk et leur recherche sonore de la dissonance. Par conséquent, je ne pouvais pas composer en faisant des chansons hyper lisses et formatées. Sans entrer dans de grands discours pseudo philosophiques je ne suis pas de ceux qui considèrent la vie comme quelque chose de simple et de tout rose. Je considère que mes compos ont quelque chose de fondamentalement humain parce qu’elles sont inconstantes. Par exemple « Hope’s twilight » a été un cauchemar a enregistré parce qu’on s’est rendu compte qu’elle comporte 4 tempos différents. J’ai refusé de changer la version que j’ai faite sur 4 pistes car sinon elle n’avait plus de sens. J’ai fondamentalement voulu cette correspondance entre le fond désillusionné et cette forme que tu qualifies de « bancale ».

Tu as évoqué Sonic Youth, qui est apparemment un des groupes que tu admires le plus. Y a-t-il d’autres artistes qui t’ont influencé ?
Juste une chose : j’admire Sonic Youth mais je trouve leur album « NYC ghost and flowers » décevant au regard d’une carrière sans tâche. J’espère qu’il faut mettre ça sur le compte d’une fin de contrat chez Geffen. Les événements du 11 septembre ne vont pas les inciter à composer avant un moment quand on sait leur attachement à leur identité New Yorkaise.
J’écoute beaucoup de musique et c’est parfois difficile de faire la part des choses dans mes références. Je citerais dans mes influences Chavez, Gastr Del Sol, Joseph Arthur, Smog, Slint, Jim O’Rourke, Palace, Cat Power, ou June of 44. Il y a des groupes que j’adore comme Fugazi ou Unwound mais leur style ne se rapproche pas directement de Lunt dans le son. Dans les artistes electro on peut citer Autechre que j’ai découvert bien avant que Radiohead ne leur emprunte beaucoup d’idées.

Y a-t-il des sources autres que musicales qui influencent la musique de Lunt ?
Il y a des références littéraires comme Nietzsche ou Cioran. J’aime aussi la recherche esthétique d’artistes comme Kubrick et son perfectionnisme. Je ne me compare pas à ces gens là : j’essaye de m’approprier des outils qu’ils ont inventés. Pour ma part je n’invente rien, j’essaye de créer.

Peux-tu nous parler des textes de tes chansons ?
La plupart évoquent des douleurs sentimentales à part « Witness » qui évoque ma relation avec une amie très chère. « Black butterfly » est plus un phrasé sur une espèce de vision globale du monde dans lequel on vit. Au milieu l’amour permet de tenir mais ça ne marche pas des masses non plus (rires). Les samples des films d’Hal Hartley et de Kevin Smith venaient à point pour illustrer mes idées. Je ne voyais pas la peine de redire d’une manière moins adéquate ce qui pouvait être exprimé par ces dialogues.
« One Day » a été écrit par Sébastien de Call Me Loretta. Au début j’ai cru qu’il avait écrit ce texte en essayant de se mettre à ma place mais en fait il n’en est rien.
J’ai beaucoup d’attachement pour cette chanson en grande partie à cause de ça.

Puisque tu as évoqué Call me Loretta, peux-tu nous parler de la scène musicale de Toulouse ?
je dirais que nous avons du mal à nous sortir du syndrome Zebda/100% Collègue. A l’heure actuelle trouver un concert devient un cauchemar car pas mal de bars veulent du « festif », du raggae, du jazz manouche. Néanmoins des artistes rock émergent. Il y a des groupes comme Call Me Loretta dont les influences sont plutôt début années 90.
IL y a aussi Rio Torto qui font une musique à mi chemin entre Diabologum et du post rock au sonorités Jazz. J’adore le folk/rock de Sheeloves. J’apprécie également la musique de Micro Méga qui est extrèmement intéressante.

Ton premier album est sorti sur le label Unique Records dont tu es un des membres fondateurs. Peux-tu nous parler de ce label ?
Longue histoire en fait. Gerald Guibaud l’autre membre fondateur nourrit depuis un moment l’idée de créer un label où de fortes identités peuvent s’exprimer.
Gerald est un boulimique de musique et a envie de défendre une musique qui n’est pas faite pour être consommée. Sortiront prochainement Eidos le prochain album de Virga et un split album entre lui et moi. Lionel (aka Virga) a fait les photos de la pochette de Lunt. Nous sommes bien entendus à la recherche de nouveaux artistes. Nous avions envie de voir se joindre à nous le groupe melatonine de Metz mais ils tiennent pour l’instant à leur indépendance. Nous tenons à ce que le label existe et perdure mais nous ne sommes pas là pour nous faire la poche des auditeurs potentiels. Nous avons mis Lunt en vente à 50 FF sachant qu’il est pressé et non pas gravé. C’est un choix pas toujours évident à assumer mais nous y tenons.

On est en fin d’année 2001, c’est l’heure des bilans. Quel est celui pour Lunt et pour Unique Records ?
Nous sommes optimistes. Nous avons des chroniques positives et nous sommes confiants pour la sortie de Virga. La question financière n’est pas toujours évidente à gérer et tout faire à deux quand on a un travail salarié à côté est parfois difficile. Les choses sont en route et nous savions que gérer un label même sous forme associative est difficile. Nous espérons avoir plus tard l’aura de labels indépendants comme Prohibited, Sonore ou Vicious Circle qui ont su perdurer sans pour autant sacrifier leurs choix esthétiques.
J’ai aussi envie de me réserver des espaces pour continuer à composer, le deuxième album est en route mais je sais que la conclusion est encore loin vu ma démarche très exigeante.

Quel est le travail salarié que tu as évoqué ?
Gerald est ingénieur moi je suis en formation (statut hybride) juste pour dire que nous n’avons pas forcément la facilité de dégager du temps.

Quelle est la signification du mot « lunt » ?
j’ai choisit ce mot parce que je voulais un nom d’artiste court mais il ne signifie rien (pas dans le dictionnaire français anglais que je possède en tout cas). J’aime la consonance un peu ambiguë de ce mot. Peut être que dans un dialecte très minoritaire c’est un mot d’amour ou une insulte (rires) :)

Chroniqueur
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