Interview de Musique Post-Bourgeoise

Interview de Musique Post-Bourgeoise

Au croisement de la musique, de l’écriture et du geste, Musique Post-Bourgeoise propose une expérience  artistique en trois dimensions. Il y a Olivier Urman au chant, Constantin Leu – qui officie également dans Congopunq – à la performance et Vincent Robischung aux machines, que nous avons rencontré le lendemain de leur concert donné au Silencio pour parler musique autour d’un café.

 

Vous avez un nom qui sonne comme un manifeste : Musique Post-Bourgeoise. D’où tirez-vous ce nom ? Est-ce qu’il y a un concept de la post-bourgeoisie, quel est-il ?

Il y a un concept de la post-bourgeoisie, développé bien avant que je ne rencontre Olivier et Constantin – je les ai rejoint un peu après. C’est Olivier qui est à l’origine du projet, il a développé toute une réflexion autour de la bourgeoisie et de la consommation, autour de la capacité qu’ont les gens à pouvoir consommer plein d’objets, à acheter plein de choses pour, au final, les mettre de côté et les oublier.

Donc quelque part, la bourgeoisie c’est la consommation ?

Oui, c’est dans ce sens qu’on l’envisage ; après, on apporte surtout des images et chacun les interprète comme il l’entend. C’est très personnel finalement.

Vos textes sont effectivement très imagés, pleins de formules, impression exacerbée sur scène par l’illustration corporelle, presque théâtrale qu’en fait Constantin. Chacun semble avoir sa spécificité, son rôle à jouer mais comment travaillez-vous ? Par exemple toi, tu gères toute la dimension musicale ou c’est le travail de tout le groupe ?

Constantin intervient dans un second temps. Olivier écrit d’abord les textes, puis on va en studio et travaillons la musique ensemble – ce qui prend du temps. Ensuite, on envoie ça à Constantin pour qu’il bosse sa performance. En général, il est totalement libre mais on a un regard dessus, extérieur. On peut lui dire « ça, c’est génial ! » ou « ça, un peu moins » et il s’adapte. On aime cette idée de proposer pour que chacun y ajoute sa vision des choses.

C’est quoi ton parcours ?

Adolescent, j’ai débuté de façon autodidacte et, afin d’acquérir des bases techniques et harmoniques, j’ai poursuivis en fac de musique. Ensuite, j’ai fait une formation d’ingénieur du son qui m’a permise d’intégrer le milieu du studio, là où j’ai rencontré Olivier qui faisait déjà Musique Post-Bourgeoise. Ils étaient trois, j’étais leur ingé son puis il y a eu un petit clash entre eux et j’ai rejoint Olivier et Constantin.

Et le son a évolué.

Avant, ils composaient la musique avec des vieux orgues électroniques sur lesquels ils jouaient quelques séquences. Il y a eu un premier album qui n’a pas vraiment abouti mais c’est à ce moment-là que j’ai compris toutes les possibilités qu’on avait de manier, de maltraiter la musique. Moi j’ai des bases classiques et c’est très intéressant de les confronter à leur manière de composer. Olivier voit la musique de façon assez déroutante. Il a réussi à oublier, à se séparer des aspects techniques et harmoniques. Il voulait sortir de l’aspect séquence et donc on a ciselé le son au maximum. On a une boucle et dessus on va poser de nouvelles notes. Le résultat est parfois dissonant. Certaines basses sont décalées par rapport aux temps, certaines notes sont décalées par rapport aux mesures mais c’est là qu’on réussit à apporter une originalité, à être novateur. On est très contemporain dans la musique même si l’on utilise des vieux sons. Et si je peux apporter une influence, ce serait des gens comme Mr. Oizo, Quentin Dupieux.

C’est drôle parce que La Révolte débute comme Positif de Mr. Oizo : « Arrêtez de boire pour avoir soif » et « Arrêtez de vous reproduire » !

Oui, c’est vrai ! Mr. Oizo, c’est quelqu’un qu’on aime beaucoup. Mais notre musique, pour moi, c’est typiquement de la musique contemporaine, parisienne.

Parisienne ? C’est-à-dire ?

Quand tu écoutes Etienne de Crécy ou Alex Gopher, on se retrouve dans les sonorités, dans les sons de la French Touch du début. Ensuite, on est allés vers un autre délire mais je pense qu’on rentre un peu là-dedans.

Musique Post-Bourgeoise propose trois dimensions : corps, musique et texte. Il y a un équilibre à trouver, non ? Comment faites-vous ?

C’est assez compliqué. C’est vraiment du parlé, hurlé même, et la bonne formule est difficile à trouver. Souvent on partait, lançait plein d’idées mais il fallait ensuite tailler, couper pour parvenir à un certain minimalisme, pour que la voix puisse prendre autant de place que la musique, sans oublier les gestes de Constantin.

Sur scène, il y a une vraie tension entre les trois. On est interpellé de toutes parts et l’on ne sait vite plus sur quoi se concentrer.

C’est justement cela qu’on aime ! Ca ne fait pas très longtemps qu’on fait des scènes. Avant, on jouait dans des galeries d’art, dans ce genre de lieux un peu élitistes.

Bah si le Silencio, ça n’est pas élitiste…

 On ne sait même pas comment on s’est retrouvés là ! (rires) Il y a quelques semaines, on a fait un showcase au Bains Douches (où le clip La Révolte a été tourné, NDLR) et le responsable du Silencio y était. Il nous a vus, puis nous a dit : « il faut que vous veniez chez nous ».

Il faut dire que ça interpelle ! Les paroles traitent d’une routine qui concerne tout le monde. Comme si le personnage évoqué était passif, qu’il subissait son quotidien : aller à la boulangerie, faire des démarches pour sa carte bancaire, mal dormir, etc. Vous parlez de choses très banales au final.

Complètement, et c’est ce qui interpelle beaucoup les gens. Je pense que c’est pour ça qu’on arrive souvent à se mettre à la place du personnage qu’il incarne même si ce qu’Olivier raconte est complètement barré.

J’ai aussi trouvé que dans les textes, il y avait quelque chose de vraiment absurde. Dans La Révolte, vous avez mis toutes les phrases à l’envers : « le tiroir est dans la clef » à la place de « la clef est dans le tiroir », etc. Vous relevez les détails absurdes du quotidien.

C’est marrant parce qu’on nous parle souvent de ce morceau comme un appel à la révolte politique alors que pas du tout. Le propos, c’est davantage « révolte-toi toi-même, réveille-toi, rend-toi compte, demande-toi pourquoi tu es enfermé dans une routine ». C’est une réflexion sur soi.

Effectivement, cela fait réfléchir sur le monde qu’on nous donne à voir au quotidien. Parfois le vocabulaire se fait presque journalistique avec des tournures entendues mille fois mais qui sont énoncées de façon si absurde que le sens se perd et l’on ressent le besoin de se détacher de la routine. Et là il y a une réflexion sur pourquoi on fonctionne tous pareil. Dans La Télévision, le type qui boit du thé en regardant la météo… on a tous expérimenté ce genre de comportements sans s’en étonner et finalement après on se dit qu’on y est instinctivement indifférent alors qu’on devrait s’en étonner.

C’est cela, tu as cerné le concept.

« L’Obstacle », c’est votre premier album ?

On avait fait un premier album qui s’appelait « Le Disque Jaune » mais qui n’avait pas été distribué, qui était autoproduit. Il y a des titres qui étaient dessus qu’on a repris, qu’on a complètement modifiés pour « L’Obstacle », réalisé avec le label Nuun Records. Disons que c’est notre premier vrai album.

Comment cela s’est passé avec Nuun Records ?

Ce sont eux qui nous ont sollicités et on est agréablement surpris parce que ça se passe très bien pour le moment ; ils nous suivent, il y a de la presse et des concerts, c’est ce qu’on attendait. C’est un petit label qui commence à bien marcher, ils ont de bonnes productions.

Il va y avoir une tournée pour défendre le disque ?

Il n’y a pas de tournée mais on va faire des dates pour présenter l’album. Là, on attend juste un tourneur, on croise les doigts mais on n’en est pas si loin je pense.

Est-ce que vous constatez que cela bouge pour vous en ce moment ?

Il y a une petite effervescence, on sent que cela décolle un peu. On a fait des plateaux de télévision et, l’année dernière, on intervenait deux fois par mois dans une émission sur Nova.

Vous ne craignez pas la réaction des gens quand vous passez sur un canal hyper conventionnel avec ce que vous faites ?

Cela fait partie du boulot. À un moment, si l’on veut vivre de la musique, il faut bien passer par là. Et je pense qu’on foutra le bordel lorsqu’on ira sur des plateaux ; on ne sera pas là à faire des quotidiennes, on n’ira pas vendre le concept… et de toute façon, on n’en est pas vraiment là. Mais on a envie de continuer à faire des scènes. Surtout qu’on commence à trouver un équilibre, on peut jouer sur des scènes où les gens vont s’y retrouver. Avant, il y avait plus de performance et de texte que de musique. Et les gens étaient là à nous regarder, comme au théâtre. Maintenant qu’on a une vraie dimension musicale, on a vraiment tous envie de poursuivre sur cette voie. Désormais, il y a des plages où l’on se met tous complètement à fond dans la musique.

Exact, hier Olivier et Constantin venaient de temps à autre à côté de toi et dansaient de sorte que toute l’assemblée suivait le mouvement. Et c’est drôle parce qu’au final, la réaction principale est de danser. Une réaction qui peut être surprenante étant donné que l’aspect musical de Musique Post-Bourgeoise est très sommaire sur scène.

On a des basses mélodiques quand même, et les rythmiques sont bien foutues, ce qui fait qu’on a envie de danser.

Avec un côté hors-norme et déjanté, vous ne pensez pas que vous pourriez faire l’effet inverse ? Avec une attitude lassante et attendue, un effet de surprise qui s’estompe.

Au contraire, je pense que notre public attend cela, les gens nous réclament certaines chansons. Hier, en rappel, il y a eu L’Os du Cul parce qu’on nous la demandait.

Le mot de la fin : aux confins des disciplines, vous vous considérez comment ? Comme un groupe de musique ?

Comme une expérience contemporaine : ça se vit, ça se regarde, ça s’écoute.

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