Interview de Sarah P.

Interview de Sarah P.

Dans une société aussi tourmentée que la nôtre, je considère que les artistes doivent s'adresser directement à leur public.

Artiste grecque installée à Berlin, Sarah P. a publié l’an dernier en version digitale “Who Am I”, son premier album, bel écrin electro pop qui nous avait immédiatement séduits. Depuis, Sarah a confirmé tout le bien qu’on pensait d’elle en publiant notamment une excellente reprise du Right Where It Belongs de Nine Inch Nails et son premier album est enfin publié en CD digipack et vinyl. L’occasion était donc toute trouvée de vous faire mieux découvrir une jeune femme à la personnalité riche et affirmée, au discours qui détone dans le monde parfois aseptisé de la pop.

Pour commencer, Sarah, une partie de nos lecteurs ne te connaît peut-être encore pas très bien alors, en quelques mots, peux-tu te présenter ?

Je suis artiste et poétesse, originaire d’Athènes, et je vis désormais à Berlin. Je fais de l’electro pop et j’aime évoquer dans mes chansons la société dans laquelle nous vivons. Ce qui me tient le plus à coeur, c’est de me servir de mon art et des moyens de communication à ma disposition pour parler de responsabilisation, d’éducation et d’égalité.

Comment es-tu devenue musicienne ? As-tu pratiqué très tôt un instrument ou est-ce venu avec le temps ?

Quand j’étais enfant, j’ai suivi des leçons de synthé et piano et j’ai fait partie d’une chorale pendant quasiment l’ensemble de ma scolarité. J’ai surtout eu la chance d’être élevée dans un milieu où la musique était primordiale – je n’ai pas souvenir d’une seule journée à la maison sans musique. Ma mère ne cesse de me parler des concerts auxquels elle a assisté et des artistes qu’elle a vus. Quant à mon père, c’est un grand collectionneur de vinyls et il aime également beaucoup jouer de la guitare et chanter. Il nous arrivait souvent de chanter en duo dans le salon et de nous enregistrer. Tu imagines le tableau… Alors, même si je n’avais pas décidé très tôt que je ferais carrière dans la musique, ça s’est fait naturellement.

Cela fait maintenant plusieurs années que tu t’es installée à Berlin. Quelles sont les raisons qui t’ont poussée à faire ce choix et quel est ton rapport à la ville aujourd’hui ?

Les gens en charge de ma promo à l’époque m’avaient conseillé de m’installer à Berlin ou à Londres. J’avais déjà plusieurs amis qui avaient fréquenté la même école d’art dramatique que moi qui avaient fait de Berlin leur base et la ville me semblait plus en phase avec ma musique. Et, même si mon manager m’a laissée tomber peu de temps après mon installation à Berlin, j’ai décidé d’y rester et de tenter ma chance. C’est la meilleure décision que j’aie prise de toute ma vie puisque, peu après, j’ai rencontré l’homme qui est devenu mon mari. Tu me demandais quel était mon rapport à la ville… Je dirais que Berlin m’a apporté l’amour, a pansé mes blessures et, même quand la vie était dure, il y avait toujours quelque chose qui me redonnait le sourire. J’y ai aussi appris à prendre mon temps et de la distance afin de faire les bons choix. Que ce soit sur le plan personnel ou professionnel, je serai éternellement reconnaissante envers Berlin pour cela.

Qui sont les artistes qui t’ont influencée ou t’influencent encore aujourd’hui ?

Tim Buckley pour la sincérité désarmante de ses paroles, Robert Smith de The Cure pour sa façon d’être et John Lennon pour sa conscience et ses opinions politiques.

“Who Am I “, ton premier album solo, est paru l’an dernier mais est désormais disponible en CD digipack et vinyl, ce qui pourrait lui permettre d’atteindre un public plus large. Combien de temps t’a-t-il fallu pour réaliser cet album, en faire une réalité concrète et, avec le recul, comment le considères-tu aujourd’hui ?

Entre le moment où j’ai entamé le processus d’écriture, avant de l’enregistrer en studio, et la publication proprement dite, il s’est passé environ deux ans. Cela peut sembler long mais, dans les faits, c’est un délai relativement classique, qu’on peut même juger rapide selon les critères du monde de la musique. Même si je dispose de mon propre label et de moyens de promotion, je dépends d’autres structures pour la publication et la distribution. Pour être une artiste qui fait tout, toute seule, il faut énormément de caractère et d’organisation. Et, mis à part cela, il faut savoir rester à l’écoute des autres, suivre leurs conseils et apprendre le métier. Ne pas publier l’album directement en version physique, c’était un choix délibéré de ma part, je ne voulais pas prendre de risques trop importants. Une chose est sûre, “Who Am I” a été un véritable voyage ! Désormais, je le considère davantage comme une thèse que comme mon premier album.

Quand j’ai chroniqué “Who Am I” l’an dernier, j’ai décrit ta musique comme très accessible mais beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Et, quand on se penche sur tes chansons, on se rend compte que tu y parles de sujets très sérieux comme la société d’aujourd’hui, la politique. On ne peut donc pas te décrire comme une chanteuse qui fait de la musique pour le plaisir. Comment, toi, décrirais-tu ta démarche ?

J’ai coutume de dire que ma musique est un moyen d’aller plus loin et de ne pas m’enfermer dans le schéma classique “studio-album-scène”. Par exemple, j’ai décidé de ne pas donner de concerts pour promouvoir “Who Am I” mais de me concentrer sur mon activisme – j’ai écrit des textes, des poèmes, je me suis engagée en faveur de causes qui sont pour moi importantes. Pour une artiste comme moi, qui ne remplit pas les stades, je trouve que c’est une façon plus efficace de toucher davantage de gens et de faire bouger les choses, même si c’est à petite échelle. Dans une société aussi tourmentée que la nôtre, je considère que les artistes doivent s’adresser directement à leur public. Quand on fait de la musique, physiquement ou de façon virtuelle, grâce aux réseaux sociaux, on a la possibilité de monter sur une estrade et de prendre un micro pour le faire. Selon moi, il ne faut pas s’en priver !

Dans ton album, tu abordes également la question de la santé mentale et tu insistes sur le fait que, selon toi, la façon dont fonctionne le monde de la musique est une menace pour la santé mentale des artistes. Peux-tu développer et nous expliquer pourquoi ce sujet est aussi important pour toi ?

Ce constat se base sur mon expérience personnelle et des témoignages qui m’ont été directement rapportés. Il se trouve également que je connais les gens qui, en 2016, ont réalisé une étude intitulée La musique peut-elle vous rendre malade ?. C’est un sujet qui résonne énormément en moi, je pourrais en parler pendant des jours entiers. Pour tenter de faire court, laisse-moi te poser une question : dans quel autre métier que celui de musicien arrive-t-il qu’on te paye avec de l’alcool à volonté et, si tu as de la chance, un peu de nourriture froide ? La façon dont fonctionne l’industrie de la musique est très malsaine pour la santé physique et mentale des artistes. Il y a peu, j’ai démarré un blog Instagram sur le sujet de la santé mentale et le dernier post en date est consacré au monde de la musique. J’ai passé une journée entière à dresser l’inventaire des artistes célèbres qui se sont suicidés. Le suicide, c’est la conséquence d’un état mental dégradé. Mais il n’y a pas que les musiciens célèbres qui souffrent. Il y a ceux que l’industrie snobe ou à qui on dit qu’ils ne sont pas assez doués pour percer, ceux qui adoptent un mode de vie malsain que l’industrie promeut et qui, au final, se retrouvent non payés, endettés, l’amour-propre en lambeaux et parfois en plus accros. Et là, quelle aide obtiennent-ils du monde de la musique, que font les responsables pour montrer qu’ils s’en inquiètent ? Pour finir sur une note plus positive, je tiens à dire que les artistes français ont de la chance de vivre dans un pays qui les respecte, les protège et les soutient. Le reste de l’Europe, et même du monde, aurait beaucoup à apprendre de ton pays.

Zine

En mai de cette année, tu as publié une reprise de Right Where It Belongs de Nine Inch Nails et tu as dit que c’était une vision féminine d’une chanson masculine. Nous savons tous que c’est plus difficile pour une femme de s’imposer en tant qu’artiste ou même dans la société en général. Est-ce important pour toi d’affirmer une sensibilité féminine dans ton processus créatif et, selon toi, comment les rapports hommes/femmes pourraient-ils s’améliorer ?

Oui, pour moi, c’est essentiel. Après, avoir une approche féminine, ça m’est naturel, évidemment, mais j’ai conscience de représenter une frange impopulaire des artistes féminines (impopulaires du moins dans l’industrie musicale). J’exprime mes opinions, je ne suis pas les règles, je parle de politique. Comme beaucoup de femmes, je suis également victime de préjugés. Les gens se fient trop à l’apparence : on me croit fragile mais, quand on a déjà été brisé, on ne peut pas être fragile. Les préjugés sont dangereux. Si nous cessions d’en avoir pour véritablement nous respecter les uns les autres, je crois que tout irait mieux.

Dans la seconde partie de l’année, tu vas publier de nouveaux morceaux. il me semble. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Je vais sortir un EP en prélude à mon second album. Je suis vraiment impatiente d’entrer dans cette nouvelle phase. J’ai enfin embrassé mes racines et mon héritage. Me retrouver loin de mon pays d’origine depuis quatre ans m’en a rapprochée. Je me suis également intéressée à l’histoire de ma famille. Mes quatre grands-parents sont issus de familles de réfugiés d’Asie mineure. Evidemment, j’ai dressé un parallèle entre ce qu’ont vécu mes ascendants et l’actuelle crise des migrants. Comme avant, les réfugiés sont vus comme un fardeau. C’est terrible de voir des politiques issus de pays qui ont été impliqués dans les guerres au Moyen-Orient fermer maintenant leurs portes à des gens en détresse, tout comme c’est révoltant de voir comment se comportent les Etats-Unis envers les immigrants d’Amérique latine. Mes nouvelles chansons sont inspirées par Athènes, la Grèce, la lutte contre le totalitarisme. Et j’ai d’autres chansons inspirées par des femmes de tous les jours – de petites déesses, comme j’aime les appeler, qui, par leur façon d’être, contribuent à l’émergence d’une nouvelle normalité, saine et positive pour les enfants du futur.

Une question plus spécifique pour les lecteurs Français : je crois que tu as fréquenté une école greco-française, donc je pense que notre langue et notre pays ne te sont pas complètement étrangers. Peux-tu nous dire ce que représente la France pour toi ?

En effet, je suis allée à Saint Joseph, une école catholique greco-française. Je suis très reconnaissante envers mes parents de m’avoir inscrite dans une école où les activités extra-scolaires tenaient une place très importante, notamment les activités artistiques. De nombreux artistes sont issus de cette école et je crois que c’est en grande partie grâce au système d’éducation français, qui est davantage focalisé sur le développement de la personnalité que sur la réussite à tout prix. On nous apprenait que nous pouvions être le résultat d’une multitude de choses et, pour moi, la France, c’est ça : le ciment de l’Europe et peut-être le seul pays en ce moment qui comprenne comment fonctionne le dialogue. On parle souvent du rêve américain mais, selon moi, le rêve français, c’est beaucoup mieux. Je préfère de loin la devise “Liberté, égalité, fraternité” à “En Dieu nous avons foi”. Pour bâtir quelque chose, il nous faut un socle commun et donc nous rassembler mais, si nous restons divisés, je ne vois pas comment un quelconque dieu pourrait nous sauver.

Petit retour à la musique, tu as dit plus tôt que tu n’avais pas donné de concerts pour promouvoir ton album. Penses-tu néanmoins remonter sur scène dans les prochaines années ?

Je n’ai pas chanté sur scène depuis un bon moment parce que, du moins dans un cadre classique, ça ne me procure plus de satisfaction. Quand, mon équipe et moi, nous serons en mesure de proposer quelque chose de différent, je reprendrai la route avec plaisir. Mais, pour le moment, pour moi, le plus important est d’atteindre mon public via ma musique, mes textes et d’entrer en relation avec les gens qui m’écoutent de façon différente. Puisque je partage mes expériences personnelles à travers mes chansons, c’est normal qu’en retour je leur prête moi aussi une oreille. C’est pourquoi j’incite les gens à m’écrire, à me raconter leurs moments de bonheur ou de détresse ou simplement à me faire un petit bonjour. Beaucoup le font et, pour moi, être là pour eux comme ils le sont pour moi, c’est ce qu’il y a de plus beau.

Dernière question : que peut-on te souhaiter pour l’avenir ?

La santé. Et c’est ce que je te souhaite à toi aussi. Ensuite, tout le reste vient quand le moment est propice, j’en suis convaincue.

“Who Am I” est disponible sur toutes les plateformes de streaming et vient de paraître en version CD digipack chez Amour records :

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Rédacteur en chef
  • Date de l'interview 696 vues26 juin 2018
  • Tags Sarah P.
  • Remerciements Merci Sarah, merci Robert Helbig
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