Interview de TEPR

Interview de TEPR

Ta carrière musicale a commencé il y a plus de 10 ans maintenant. Tu peux nous rappeler ce que tu as fait toutes ces années ?

J’ai commencé ma carrière à Morlaix en 1999 avec un duo qui s’appelait Abstrakt Keal Agram (AKA). On a sorti 3 disques sur un label qui s’appelait Gooom, l’un des gros labels d’electronica en France au début 2000 (Cyann & Ben, M83). Deux d’entre eux ont eu de super notes sur Pitchfork (Cluster Ville et Bad Thriller). C’était de l’abstract hip hop, entre DJ Shadow et Boards of Canada qui étaient vraiment nos principales influences. Je suis resté en Bretagne pendant que j’étais dans le groupe. Par la suite le label Gooom s’est arrêté : M83 était devenu très gros et a signé chez Mute. Le responsable du label était Jean-Philippe Talaga, graphiste, avec qui je suis toujours en contact et qui a fait la pochette de mon EP.

AKA se retrouvait un peu orphelin. On se remettait un peu en question. Lionel Pierres (Fortune), qui était dans le duo avec moi, voulait jouer de la guitare et chanter, ce qu’il faisait avant AKA. On a essayé une mouture de AKA plus rock/pop. Ça ne me plaisait pas du tout. En 2004/2005, on a splitté.

 

 

Parallèlement, j’avais commencé TEPR qui était très electronica. J’avais toutes mes références qui me submergeaient à cette époque-là : les Rythmes Digitales, Daft Punk. J’ai également découvert la bass music : les premiers mix de Diplo qui montraient la musique électronique dansante et pleine de basses qui pouvait exister dans les différents ghettos entre Miami et les favelas de Rio. Finalement j’ai sorti un EP sur Wall of Sound. C’était un peu la consécration parce que c’est un label que j’ai adoré étant ado. J’ai eu des feed-backs de plein de gens dingues : Pharrell Williams, Pedro Winter, 2 Many DJ’s. J’étais à Brest à cette époque-là.

Et puis, sur un forum, je rencontre Grand Marnier du groupe Yelle. J’ai suivi un peu les débuts de leur groupe comme ça. Par la suite, ils m’ont demandé un coup de main. Et puis à un moment, il a fallu faire du vrai live et Grand Marnier m’a dit « rejoins-nous ». J’ai participé à la fin de l’album « Pop-Up ». J’ai co-composé 1 ou 2 morceaux et fait pas mal d’arrangements. Une tournée a commencé par l’Australie, un 15 juin.

Je Veux te Voir a été joué par pas mal de gens comme Diplo ou Chromeo. Il y a vraiment un truc qui s’est passé à l’international. Je Veux Te Voir reprenait Short Dick Man de 20 Fingers : c’était le bon moment de sampler ce morceau, d’en refaire un truc et ça a parlé à plein de gens.

Je n’ai pas pu faire TEPR et Yelle en même temps : c’est devenu tellement épique avec Yelle qu’il fallait que je choisisse. Du coup on a fait des belles tournées, des belles premières parties de Katy Perry en Angleterre ou de Mika en Europe. J’ai découvert le songwriting que j’avais peut-être au fond de moi, mais que je ne connaissais pas trop.

J’ai participé à 50% avec Grand Marnier sur leur second album « Safari Disco Club ». J’étais vraiment à fond dedans : c’est un super album que j’écoute encore beaucoup. On est repartis en tournée. On avait vieilli un peu. On était fatigués. Entre temps, Yelle a monté son propre label : le Recreation Center. La tournée était intense. La fin de la tournée était en décembre 2011 à l’Alhambra. On n’en pouvait plus. On a fait un mois de break. J’étais vraiment fatigué et j’voulais vraiment reprendre mes activités solo. Ils m’ont alors dit « Pas de problème Tanguy. Yelle, c’est comme une famille ». J’me suis posé 6 mois.

Au moment où je voulais me remettre à bosser, mon copain Woodkid m’appelle pour me demander de l’aider aux machines pour sa tournée. Pendant 6 mois, j’ai donc bossé avec Woodkid. C’était chouette parce que c’était une sacrée expérience en terme d’équipe.

Et me revoilà à Paris !

 

 

Tu ne t’es pas perdu parmi tous ces projets ?

Ça a été le marasme pendant quelques temps.

Je me rappelle qu’on faisait du downtempo avec AKA. On avait vu tout à coup les BPM s’accumuler début 2005 avec Ed Banger et d’autres : plein de gens ont capté qu’en mettant un peu de cuivre et quelques riffs de rock, finalement la techno ça pouvait être cool. On se sentait has been avec nos rythmes à la DJ Shadow. Je me retrouve 10 ans plus tard avec des gamins qui écoutent Flume, ou des artistes qui me font penser à d’autres qui étaient sur Warp début des années 2000 comme Prefuse 73. J’ai donc essayé, mais je ne me suis pas retrouvé là-dedans.

Comme je n’étais pas content de ce que je cherchais, je me suis demandé ce qu’étaient les basiques pour moi. Je me suis réécouté de la house de Chicago, de la techno de Detroit, des morceaux entre 1985 et 1990, mais aussi les Daft Punk ou Tiga que j’aime beaucoup.

J’ai composé une vingtaine de titres que j’ai proposés à Partyfine, le label de Yuksek. On a sélectionné 6 titres. Et me revoilà avec mon EP « Hypnotease ». Je continue aussi un peu la production, mais exclusivement avec les copains comme Thomas Azier ou Jérôme Van Den Hole.

 

Où as-tu trouvé les voix de l’EP ?

C’est moi qui chante sur Hypnotease, Be My Date, Never Be The Same. Il doit y avoir 2 ou 3 petits samples découpés d’a capella, notamment sur Over You.

J’aime bien l’idée de la pop dans la techno ou dans la house. Il y a un producteur qui s’appelle Danny Daze qui a fait des titres comme Zone ou Your Everything où ça chante et c’est cool. Il y a des gimmicks vocaux comme dans l’album « Ciao » de Tiga. C’est un acte de bravoure de sortir un track comme Mind Dimension, c’est un morceau de dingueJ’aime cette approche. J’aurais du mal à faire de la techno autoroute : il y a des choses que j’aime beaucoup, mais c’est quelque chose que je ne sais pas produire.

 

 

« Hypnotease » sort sur Partyfine, un label indépendant. C’était important pour toi de ne pas démarcher un gros label ?

En ce moment, ce qui m’intéresse c’est que de me faire plaisir. Mon ego a été bien rempli avec les tournées multi-internationales de Yelle et les 2 Coachella.

Et sortir un EP sur un petit label, c’est aussi avoir une vitesse d’action. C’est allé très vite. Une raison pour laquelle ça va aussi très vite, c’est parce qu’on ne sort pas d’album physique.

Je n’ai rien contre les majors, mais des projets comme ça ont besoin d’être distribués aux bonnes personnes et les majors ne touchent pas forcément les gens que cette musique regarde.

 

Tu écoutes des titres mainstream ?

Je n’écoute pas de tout. En particulier parce qu’il y a des genres où je suis ignorant. Mais je suis fasciné par les gens qui arrivent à te capter avec très peu de sons et une bonne idée. Je pense par exemple à Daniel Avery qui a sorti dernièrement un album sur le label de Erol Alkan (Phantasy Sound) : de la techno un peu glitchy avec des mélanges de house légèrement acides. Il y a plein de petits trucs et je trouve ça hypnotisant. Si je fais écouter ça à certains copains, ils vont me dire que c’est pointu, mais non au contraire. Mais ce n’est pas non plus de l’EDM où on te met tout dans la tronche. Ça ne m’intéresse pas même si j’aime bien Eric Prydz ou Deadmau5.

En général,  je suis très addict à un disque en particulier que je vais écouter tout le mois et je vais passer à autre chose.

 

C’est quoi alors ton disque du moment ?

Quand je viens de passer la journée à faire du « boum boum », j’aime bien écouter des morceaux différents : je réécoute Alice In Chains que j’aimais beaucoup ado, New Build composé de 2 mecs de Hot Chip (Al Doyle et Felix Martin), mais aussi Tiga ou Larry Heard que je réécoute régulièrement.

 

Tu t’influences de tous ces genres très différents ?

Quand j’écoute la country de Townes Van Zandt par exemple, il y a l’essentiel : une guitare et une voix. Du coup, je tire des leçons de ça. J’avais tendance à beaucoup charger ma musique. Quand j’écoute mon album « Côte Ouest » qui date de 2005/2006, je n’avais aucune idée de ce que je faisais. J’empilais des trucs jusqu’à ce que ce soit indigeste. Et c’est d’ailleurs un album très fatigant à écouter. Je n’ai pas tenu 3 morceaux l’autre jour. (rires)

Je pense que la musique électronique est une musique de citation. Et je n’ai pas de problème avec ça.

Au contraire, dernièrement je viens de faire une overdose de rap. Dès que je vois Kanye (West) quelque part, je coupe. C’est vraiment un « curator », un commissaire d’expo : il prend plein d’artistes, les met dans une pièce, les choisit super bien. C’est une qualité et j’aime beaucoup ce qu’il fait. Pareil avec Drake et sa dernière mixtape. Mais c’est bon, j’ai mes réserves pour un moment. Je fais une pause. Ça va revenir évidemment, mais c’est vrai que depuis 6 mois j’ai un peu fait l’impasse.

 

 

En 10 ans, la production technique a changé pour toi ?

Au début c’était plus simple, ça me convenait très bien et j’en faisais un peu mon étendard : tout à l’ordinateur, pas de hardware, pas de batterie, pas de guitare. C’était un peu des idées à la con. Il y a quelques années je me suis acheté plein de matériel et là j’étais submergé : ça devenait un musée presque. Ça devenait compliqué de faire de la musique parce que je m’étais perdu dans un projet très technique. Depuis 2 ans tout s’est équilibré. Maintenant j’utilise quelques outils à la perfection : j’ai 20 plugins, 4 batteries et 2 synthés que j’utilise très bien.

Ableton est vraiment devenu mon outil de travail. C’est devenu très démocratisé de faire de la musique grâce à ce genre de logiciels maintenant. Après peu m’importe qu’on soit 10 ou 1 million à faire le même genre de trucs. Ce qui compte c’est d’avoir une bonne idée. Ceux qui sortent du lot en sortent pour une raison.

 

Tu as fait des projets en solo, en duo, en groupe. Il y a une configuration que tu préfères ?

Travailler en équipe c’est quand même chouette. Avoir quelqu’un qui te dit « ce n’est peut-être pas la meilleure idée ça » et comprendre qu’il a raison, c’est bien. Les titres les plus intéressants je les ai faits à 2, à 3 ou à 4. Mais j’avais envie de faire mon truc tout seul là quand même. Ça me manquait.

 

Dernièrement tu as fait un remix de Holding On de Jérémie Whistler. Tu peux nous raconter la rencontre ?

C’est son manager qui nous a mis en contact. Jérémie avait besoin d’un petit coup de main sur son logiciel pour apprendre à se débrouiller tout seul. Il est venu à la maison avec ses morceaux. Je lui ai montré des astuces pour épaissir un peu son son ou donner plus d’attitudes à ses synthés. On a passé une journée cool. Il est reparti avec ses sons. Quand il a terminé son EP, il m’a contacté pour demander un remix. Je connaissais son titre Holding On, je l’aimais bien. Ça s’est fait comme ça.

C’est d’ailleurs avec ce remix que j’ai réalisé à quel point j’aimais la house : que ça soit un peu hybride, que ça commence avec des rythmiques un peu r’n’b et que lorsque le morceau démarre vraiment ça soit de la house. C’est le morceau qui m’a fait dire que c’est ce que j’aime faire. Tant pis si je ne vais pas révolutionner les 10 prochaines années en musique. (rires)

S’il veut qu’on retravaille ensemble c’est avec plaisir. J’aime beaucoup Jérémie et son EP est très chouette.

 

 

Les titres de ton album, que ce soit Over You, Be My Date ou Never Be The Same semblent parler de relations amoureuses. C’est le cas ?

Je ne m’en suis pas rendu compte. En fait, je choisis les samples de phrases vraiment avant tout pour leur musicalité. On a sûrement tous un inconscient rock 50’s ou crooner 60’s, avec ce genre de phrases un peu classique autour du « I love you ». Pour moi, c’est une façon de ne pas faire de la musique trop froide et d’y amener un truc peut-être un peu cheesy, mais qui me plaît. Ça crée une atmosphère relationnelle.

 

D’ailleurs l’enchaînement des morceaux fait penser à un début de soirée festif qui se termine dans une atmosphère un peu plus dark de type fin de soirée en club.

C’est comme ça que je les avais composés. Je voulais que l’EP commence par le titre Hypnotease. À la fin, l’EP se termine avec ces morceaux qui empruntent un peu à la ghettotech de Detroit avec des caisses claires qui roulent dans tous les sens, des breaks, et en même temps des gros riffs de house un peu classiques.

 

Ça t’a changé de passer de Morlaix à Paris ?

Morlaix, c’est la ville où je suis né.  Je descendais de chez mes parents pour aller au centre-ville avec mon walkman. J’écoutais le Wu-Tang (Clan), j’écoutais les Daft (Punk). Mon tourneur historique, Wart, qui s’occupe encore de moi aujourd’hui, est toujours à Morlaix. Il organise toujours le Festival Panoramas qui existe depuis 18 ans et qui est toujours complet.

Après je suis allé à Brest, c’est une ville un peu ghetto parce qu’elle a été complètement reconstruite après la guerre. Je pense que la première club culture de France n’était pas à Paris, mais à Brest. Il y a une association Astropolis qui existe depuis 20 ans. Elle a fait venir Jeff Mills ou Kevin Saunderson quand j’avais 16 ou 17 ans. Cette association m’a beaucoup soutenu et m’a fait jouer régulièrement.

Puis il y a eu Saint-Brieuc que j’ai moins aimé. Mais j’ai pu y rencontrer plein de gens sympa entre Yelle et son entourage. Je n’y étais pas beaucoup parce qu’on tournait souvent.

Après avoir fait le tour de la Bretagne, je me suis dit qu’il était temps que je vienne à Paris. Je suis un parisien heureux. Je prends Paris pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle a à donner. Il a fallu que je me mette un peu en danger en venant à Paris, que je sente que ça bouillonne autour de moi pour me mettre à travailler. Mon rythme de vie a changé, mon rythme financier aussi. Ça vaut bien les rencontres que j’y fais et les soirées.

 

Tu n’as pas la nostalgie de la Bretagne ?

Non, mais j’aime bien y retourner. J’trouve ça cool que des potes y soient restés. Ils sont très heureux aussi. J’ai juste trouvé mon équilibre ailleurs.

 

C’est quoi la suite pour TEPR ?

L’EP contient 6 titres, c’est un peu conséquent. Mais c’est pour avoir un message clair quant à mon retour. On va d’abord faire des DJ sets. Cet été je vais préparer un live. En septembre, on sort un 2ème EP qui sera plus concis, avec certainement 3 titres. Et là il y aura un vrai live et une vraie résidence. On attaquera alors les festivals d’après l’été. J’ai hâte de refaire du live. L’idée, c’est de faire un album en 2016.

 

 

L’EP « Hypnotease » est sorti le 25 mai 2015 sur le label Partyfine.

Interview réalisée le 1er avril 2015.
Remerciements : Tanguy, Matthieu.

Chroniqueur
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