Interview de Rone

Interview de Rone

Je suis né à Paris, j’ai grandi là-bas et la ville m’appelle, c’est mon système nerveux. Mais j’ai besoin de la fuir pour créer !


En même pas 10 ans, le producteur français Rone s’est imposé comme un acteur majeur de la scène électronique française grâce à un univers original où les visuels, toujours plus novateurs, sont indissociables d’une musique d’une douceur envoutante.

 

Il faut dire que ce producteur sait s’entourer d’artistes de talent (Baxter Dury, Saul Williams) et ce bien au-delà de la scène musicale.  Il a notamment fait appel à l’écrivain Alain Damasio ou encore au réalisateur de renom Michel Gondry pour la pochette de son quatrième album Mirapolis sorti le 3 novembre.

 

Alors en concert à La Belle Électrique de Grenoble ce mercredi, il nous a accordé quelques minutes où il nous fait part de ses impressions de début de tournée …


 

Comment aimes-tu te définir ?

 

Comme un petit musicien qui fait de la musique avec des machines, des synthétiseurs, des boîtes à rythmes et un ordinateur. Je suis un musicien qui fait de l’électro mais en même temps plus ça va plus j’ai l’impression de faire de la musique tout court. Ce soir c’était un live très électronique parce que j’étais seul sur scène mais en studio je passe beaucoup de temps avec des musiciens de tous bords : classiques, rock etc. Du coup je dirais « musicien électronique qui fait de la musique tout court ».

 

Tu viens de sortir ton dernier album, Mirapolis, qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

 

C’est mon 4ème ! Je n’ai pas vraiment de recul donc ça serait un peu bête de dire que c’est mon meilleur album mais je suis très heureux parce que j’ai l’impression d’avoir réussi à faire ce que je voulais faire. J’ai aussi l’impression qu’il y a un lien avec le tout premier album que j’ai sorti il y a dix ans maintenant. Il était à la fois très naïf et maladroit parce que j’étais un jeune producteur et que j’avais très peu de matos, mais j’y tiens parce qu’il y avait une espèce de spontanéité, de fraicheur un peu radicale où je ne me posais pas de question, où je n’avais aucune ambition, pas de label. J’ai l’impression qu’avec ce 4ème album je reviens dans l’état d’esprit dans lequel j’étais au tout début, quand je faisais de la musique sans me poser de question. Alors qu’entre les deux peut-être que je me cherchais un peu, je me demandais ce qu’il fallait que je fasse pour que les gens m’aiment … J’ai l’impression que là j’ai gagné en sérénité. Je fais de la musique vraiment comme au début, c’est-à-dire juste pour moi au départ et si les gens suivent c’est génial quoi.

 

Comment tu l’as écrit cet album ? Est-ce que tu avais quelque chose de particulier en tête ou pas du tout ?

 

J’avais quand même des petites idées, des envies. C’est vrai que j’avais un petit carnet avant d’entrer dans la composition où j’avais noté quelques idées. J’avais tiré des leçons de l’album Creatures. Dans mon carnet j’avais par exemple marqué que la puissance ne venait pas forcément de la production massive, je m’étais dit qu’on pouvait être puissant en étant doux et j’avais envie de faire des morceaux avec une sorte de douceur, pas dans la démonstration technique mais quelque chose de plus spontané. Il y a beaucoup de morceaux que j’ai composé dans des chambres d’hôtel, souvent en Bretagne, souvent face à la mer et isolé, coupé du monde. Je n’avais pas vraiment de concept ou de réflexion, je me laissais porter par mes envies, mes intuitions et ça a donné cet album.

 

Et justement qu’est-ce qui te donne envie de composer après 4 albums ? Tu travailles toujours le matin ?

 

Tu sais j’habite à Montreuil, j’ai un studio là-bas, j’ai plein de matos et c’est génial, mais quand j’ai commencé l’album j’ai réalisé que je n’arriverais pas à le faire dans ce studio …

 

Tu l’avais déjà dit lorsque tu habitais à Berlin, que tu n’étais plus très productif chez toi …  

 

Ouais, mais justement je tombe toujours dans le même piège. J’arrive dans une routine qu’il faut fuir et j’ai vite réalisé qu’il fallait que je trouve une solution pour faire ce disque. C’est passé par le fait de choisir parmi toutes mes machines, d’en prendre une et de me barrer avec pour aller composer… (Rires) C’est débile mais je regardais sur internet, je cherchais une chambre d’hôtel qui correspondait au critère « vue sur mer » sur Google et je me retrouvais à Roscoff face à l’Océan. Je mettais la table de la chambre d’hôtel devant la fenêtre. Je pense que j’ai besoin de chercher l’ennui. Quand je suis chez moi à Montreuil je ne peux jamais m’ennuyer, tout va très vite, je suis sollicité. Le fait de partir dans une région que je ne connais pas, en l’occurrence ici en Bretagne hors saison, me pousse à faire du son. Quand je suis chez moi je n’ai jamais envie de faire de la musique, mais quand je suis déconnecté au bout de 3 ou 4 jours sans rien faire j’ai cette envie. Après quand je dis « l’ennui » c’est évidemment un luxe dans notre société aujourd’hui. Pour moi le vrai luxe, c’est le temps. Il faut du temps de maturation. Ces 3 ou 4 jours où je ne fais rien sont en réalité nécessaires. On se nourrit de plein de choses qui finalement jaillissent quand je compose. C’est presque attendre que ça vienne et c’est un processus que je renouvellerai.

 

Dans l’une de tes interviews tu avais parlé d’« escapisme » pour décrire ton précédent album, est-ce que tu pourrais dire la même chose pour Mirapolis ? Est-ce qu’il y a toujours ce besoin de fuir ?

 

Ouais ! C’est marrant parce qu’on m’a fait remarquer que j’avais fait un morceau qui s’appelait Bye Bye Macadam, un autre qui s’appelait Quitter la ville et là je reviens dans la ville. Mais je te jure qu’au moment où je donne les noms je n’y réfléchis pas du tout … (Rires)

 

A force on se demandait s’il n’y avait pas un message caché …

 

Non, du tout ! (Rires) Je n’ai vraiment aucune idée du pourquoi du comment. Ça relève vraiment de la psychanalyse ! C’est vraiment en revenant dessus que je me demande s’il-y a un sens quoi ! Parce que moi je suis un vrai citadin, je suis né à Paris, j’ai grandi là-bas et la ville m’appelle, c’est mon système nerveux. Mais j’ai besoin de la fuir pour créer et j’y reviens toujours. C’est ça que j’adore dans la phase de création, tu ne sais pas ce que tu fais, tu ne te pose pas de question tu le fais et ce n’est qu’après que je me dis « Ah mais c’est encore la ville le thème de cet album ? », une espèce de ville inventée par Gondry, un peu futuriste, utopique.

 

Justement pour parler de cette ville, elle semble à la fois attirante et hostile …

 

Pour moi la musique a toujours été liée à l’image. J’ai commencé à faire de la musique quand j’étais étudiant en cinéma et l’image a depuis le début été attirante. C’est très troublant de voir à quel point il y a un lien non seulement avec les oreilles mais aussi avec le regard donc je pense que Michel (Gondry) l’a senti. Je voulais mettre en lien l’oreille et l’œil et oui tu as raison il y a cette dualité entre un pouvoir d’attraction et une hostilité.

 

Tu as déjà composé la bande originale de plusieurs courts métrages.  Est-ce que tu rêves de d’en composer une pour un long métrage ?

 

Ouais carrément ! C’est fou que tu me dises ça parce que ça fait déjà plusieurs années que je reçois des scénarios et qu’on e propose de faire des musiques de film. C’est quelque chose que j’ai vraiment envie de faire et en même temps j’y tiens tellement que je ne veux pas faire n’importe quoi, aller trop vite … Je veux « le » bon scénario. J’en ai vu plusieurs qui ne me parlaient pas trop, d’ailleurs des films qui sont sortis et qui sont très beaux mais j’attendais vraiment le scénario et là ça y est je l’ai. On m’a envoyé un scénario qui me parle vraiment et je me suis dit que c’était exactement le genre de truc qu’il fallait que je fasse.

 

Tu vas t’occuper de toutes les musiques du long métrage ?

 

Ouais ! Ça va être un sacré truc ! C’est quasiment faire un album parce que ça représente en tout une quarantaine de minutes de musique donc oui. Mais liée à une contrainte, celle du réalisateur, du scénario … Ce projet-là me parlait parce que la musique a une place importante dedans, c’est un scénario où les dialogues sont peu nombreux, où il y a deux personnages qui se rencontrent, qui ne parlent pas la même langue, donc où il y a un problème de communication entre eux et ce qui fait justement le lien entre eux c’est la musique. C’est un challenge hyper dur parce que la musique a une place vraiment importante dans le film. Il y a carrément des scènes où on a deux personnes qui sont ensemble mais qui ne communiquent pas et la musique occupe l’espace. Pour un musicien c’est super de pouvoir faire ça. Le scénario est génial et je me suis lancé là-dedans.

 

On m’a aussi proposé un truc assez fou … une grosse boîte de production vient de me demander si je voulais faire un film en tant que réalisateur ! Au début ça m’a un peu surpris, mais je dois avouer que ça a fait renaître quelque chose chez moi. J’avais pris ce mail au départ comme une grosse blague mais c’était bien réel. Je vais probablement déjà me faire la main sur un de mes clips et après peut-être que j’essaierai de le faire pour de vrai.

 

Tu as reçu le prix des indés 2017 pour ton concert à la Philharmonie de Paris, qu’est-ce que ça représente pour toi ? Comment as-tu vécu ce concert ?

Je voudrais avant tout rendre hommage aux organisateurs de la Philharmonie qui ont été hyper audacieux, courageux de faire entrer la musique électronique dans un lieu où c’est la musique classique qui est à l’honneur normalement. Je crois que j’étais le premier mais je pense qu’ils ont cette envie, cet esprit d’ouverture que je trouve super beau. Ils se disent qu’ils ont une salle formidable, un son complètement dingue, fabuleux et je trouve ça super beau qu’ils ne se contentent pas de laisser jouer des musiciens classiques là-dedans. Au départ ils m’avaient proposé de jouer « mes tubes » en version philarmonique, avec un orchestre … Mais bon je me disais que je ferai ça à 60 ans … (Rires). Je pensais que c’était plus intéressant de créer quelque chose, de profiter de l’occasion alors je leur ai demandé si je pouvais avoir une sorte de carte blanche pour la création. C’est pour ça que je les remercie. J’ai invité mon pote Alain Damasio écrivain avec qui j’avais fait mon premier morceau « Bora » il y a dix ans. On ne s’était jamais retrouvés ensemble sur scène. Il est monté, il a scandé ses textes … C’était un texte super bizarre et je pense qu’une partie du public était étonnée.

 

Mais pourtant toute la salle était captivée …

 

Oui, je l’ai ressenti aussi ! En réalité j’ai l’impression qu’on était un peu en équilibre sur une corde parce que c’était un drôle de challenge mais je ne regrette vraiment pas parce que le fait de tenter des expériences aussi atypiques que celle-là et de voir qu’on me récompense c’est très encourageant, ça me pousse à me surprendre moi-même, à essayer des choses un peu bizarres, ne pas faire ce que les gens attendent …

 

La musique électronique prend une place importante aujourd’hui dans les médias. Ta musique par exemple a trouvé sa place dans les playlists de médias “culturels” comme France Culture. As tu l’impression de participer d’une certaine manière à l’intellectualisation de la musique électronique ?

 

Je ne suis pas un mec très intelligent… (Rires) Je n’ai pas l’impression que je suis en train d’intellectualiser ! Mon travail n’est pas du tout conceptuel, il n’y a pas vraiment de réflexion intellectuelle. Ça reste vraiment des envies. Par exemple, Damasio est une personne qui compte énormément dans ma vie de par ses idées, son personnage … Je me suis tout simplement dit qu’il fallait faire quelque chose avec ce mec. Et ça donne un objet étrange qui, à mon avis, attise l’intérêt de France Culture. Mais je ne me dis pas du tout qu’il faut que je fasse un truc pour leur plaire. Il y a une phrase que j’adore de Marguerite Duras « Plus on est personnel, plus on est universel ». Plutôt que de me demander ce qu’il faut faire pour faire plaisir aux gens, je me dis qu’il faut se demander ce qu’il me fait plaisir et si j’y arrive je me dis qu’il y a une chance que les autres le ressentent. Parce qu’on se ressemble tous un peu. Plus on est personnel, plus on est universel. Je me souviens que pour Damasio il y avait eu une critique hyper sévère d’une journaliste qui n’avait pas compris du tout, qui se demandait qui c’était ce mec qui gueulait sur scène etc. Mais ce n’est pas grave je préfère qu’il y ait des personnes qui ne comprennent pas mais que d’autres soient touchés profondément plutôt qu’il y ait une masse de personnes qui ne soient touchés qu’en surface finalement. Si j’ai le choix entre une salle de 50 personnes à fond et une salle de 10 000 qui m’écoutent parce que je suis le son du moment je prends évidemment les 50 qui ressortent avec une réelle expérience.

 

Est-ce que tu voudrais mettre en avant un/des artiste(s) de ton label InFiné Music ?

 

Oui j’aimerais mettre en avant Cubenx, c’est très ambiant. Il vient de sortir un album. C’est dans le même registre que Brian Eno, c’est très doux. Il a réussi à faire quelque chose de très personnel, de très beau. C’est un mec à suivre.

 

Il y Labelle aussi, un gars qui vient de la Réunion, qui fait une musique à la fois très moderne puisqu’il a une touche électronique très intéressante et qui en même temps fait appel à des choses très ancestrales de son île. Tu sens en l’écoutant que c’est riche … La Réunion électronique !

 

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ?

 

Et bien une bonne tournée ! Parce que je commence ! Il va y avoir 150 ou 200 concerts. Je suis heureux et j’attends déjà la prochaine date !

Chroniqueur
  • Date de l'interview 449 vues22 novembre 2017
  • Tags Rone
  • Partagez cet article