La Route du Rock @ Saint-Malo – 11/13 août 2006


On nous l’avait promis : « En Bretagne, il ne pleut pas ! ». Une prédiction devenue réalité : si l’on excepte quelques gouttes éparses, et malgré un ciel souvent menaçant, l’édition 2006 de la Route du Rock s’est déroulée sans incident météorologique notable. Avec des températures souvent proches de la moyenne saisonnière de l’hiver sibérien, c’est pourtant […]

On nous l’avait promis : « En Bretagne, il ne pleut pas ! ». Une prédiction devenue réalité : si l’on excepte quelques gouttes éparses, et malgré un ciel souvent menaçant, l’édition 2006 de la Route du Rock s’est déroulée sans incident météorologique notable. Avec des températures souvent proches de la moyenne saisonnière de l’hiver sibérien, c’est pourtant sur scène qu’il a fallu chercher du réconfort. De ce côté, l’humeur était au beau fixe. La programmation a tenu toutes ses promesses, et même plus. Récit de trois journées intenses, en commençant bien naturellement par le vendredi…

11 août 2006

Le premier son de cloche de cette édition 2006 retentit sur la grande scène du Fort de Saint Père avec les Australiens de Howling Bells (photo n° 1). Sans être follement emballant, ce jeune groupe installé depuis peu en Angleterre parvient pourtant à capter l’attention avec un rock sombre, mélange de country et de folk ténébreux. Le charme de Juanita Stein, la chanteuse, n’est évidemment pas étranger à tout cela, de même que sa voix, aux accents parfois  » PJ Harveysques « . Une sorte de mise en bouche avant l’arrivée de Why ?, premier plat vraiment consistant de ce festival.

Why ? (photo n° 2) vient certes de la scène hip-hop américaine, mais son public compte une bonne part d’amateurs de groupes à guitares. En effet, son univers si particulier puise aussi bien dans le noisy-rock que dans un hip-hop sophistiqué et expérimental. Un mélange qui fait (encore une fois) mouche, même s’il n’est pas le plus adapté à un concert plein air, où l’on perd un peu de l’intensité qui se dégage lors des prestations en salle de Why?. Une valeur sûre qu’il aurait été dommage de manquer.

On passera rapidement sur le show de Islands (photo n° 3) : non qu’il soit réellement mauvais, mais malgré une bonne humeur et une énergie visibles sur scène, ces pop-songs anecdotiques ne parviennent à aucun moment à retenir l’attention. On scrute donc distraitement le ciel, à la recherche d’une improbable éclaircie, en attendant la suite…

Première tête d’affiche du festival, Calexico (photos n° 4 et 5) débarque sans ses mariachis mais avec ses mercenaires habituels : deux trompettistes, un contrebassiste et Paul « Lambchop » Niehaus à la pedal steel. Entre allégresse latino, débordements électriques, et reprises bigarrées (Alone Again Or, dédicacée à Arthur Lee, défunt leader de Love, et La chanson de Prévert, de Serge Gainsbourg), le groupe livre un set remarquable. Sur la route depuis de longs mois, il fait preuve d’une réelle cohésion et déploie une énergie maîtrisée, palpable sur les morceaux plus turbulents du dernier opus. Parmi ceux-ci, l’épique All Systems Red et son final à trois guitares s’impose désormais comme un incontournable des concerts de Calexico. Les adeptes comme les novices semblent apprécier et gagnent en rappel un audacieux medley The Crystal Frontier/Guns of Brixton. Décidément, on ne s’en lasse pas !

Les Ecossais de Mogwai (photo n° 6) investissent ensuite le fort et réussissent un véritable tour de force : réussir à passionner le public avec une musique lente, sombre, exigeante, et un jeu de scène proche de la nature morte. Bien loin de son assommante performance en ces mêmes lieux en 2001, Mogwai impose un mur de guitare impressionnant mais qui ne submerge pas les mélodies, nettement perceptibles. Le groupe semble enfin pleinement maîtriser l’équilibre fragile entre douceur et violence. Après une première partie de set composée de morceaux assez courts et « doux » à l’échelle du groupe, l’intensité et le volume s’élèvent nettement sur la second moitié du concert, pour se conclure par un classique chaos de feedback, un rien dispensable, mais qui n’enlève rien à la qualité de la prestation de Mogwai. Un grand concert.

Devant une foule clairsemée et frigorifiée, Liars (photo n° 7) achèvent le premier round des festivités. Un show nerveux, culotté, habité, mais malheureusement hermétique. Le public fuit ce marasme sonore et visuel pour se réfugier sous les tentes. Les New-Yorkais auront incontestablement pâti de l’horaire de programmation.

Tristan

 

12 août 2006

La Route Du Rock ne se résume plus aux groupes programmés dans l’enceinte du Fort de Saint-Père mais se délocalise à la plage pendant les trois après-midi du festival. Agréable pour cuver tranquillement à l’écoute des mixes puis des concerts gratuits, organisés aux pieds des remparts malouins. Cerise sur le gâteau samedi, le soleil pointe le bout de son nez. On aperçoit d’ailleurs la belle Héléna Noguerra en train de se baigner juste avant de monter sur scène, où elle est accompagnée de son acolyte Federico Pellegrini (ancien guitariste des Little Rabbits). Leur projet Dillinger Girl and Baby « Face » Nelson (photo n° 1), un folk dépouillé d’inspiration américaine, déjà sans grand intérêt sur disque, s’avère carrément soporifique en live. L’expression de « Siestes Musicales » (anciennement) utilisée pour désigner les concerts à la plage est loin d’être usurpée ce samedi.

Après l’apéro post-punk servi au Fort par les Canadiens You say Party ! We say Die !, le début de soirée s’annonce plutôt sous le signe des sixties. The Pipettes (photos n° 2 et 3), trois jeunes Anglaises bien dans le vent, sont visiblement attendues, si l’on en croît la foule compacte qui se presse devant la grande scène. Il faut dire que ce groupe vaut autant pour son aspect esthétique (les robes à pois de ces chanteuses sont d’une facture vraiment fascinante) que pour le mélange musical qu’il opère, mix réjouissant de pop 60’s vitaminée, ramené au goût du jour. Gros climax dès le deuxième titre, avec le tube Your kisses are wasted on me. Groove imparable, mélodie parfaite agrémentée de chœurs qui, eux par contre, le sont beaucoup moins… Mais qu’importe, devant tant d’entrain et de bonne humeur, le sage chroniqueur ne tarde pas d’ailleurs à suivre la « choré » imposée par Becky, Gwenno et Rose… . Et comme le ridicule n’implique pas la perte de tout sens critique, il se dit aussi qu’à la longue, le set se révèle un peu linéaire et assez monotone. Mais la recette est là, bien appliquée et maîtrisée, non sans un certain second degré d’ailleurs, ce qui ne gâche rien.

Attendus au tournant par une partie des festivaliers restés scotchés sur les bluettes pop/folk de ses débuts, la troupe de Belle and Sebastian (photo n° 4) parvient à faire taire les mauvaises langues. En live, Sukie In The Graveyard, White Collar Boy et autres récentes frasques groovy prennent toute leur dimension. Fêtant leur premier show au Fort de Saint-Père, les Ecossais rattrapent le temps perdu et offrent également quelques classiques aux nombreux fans présents. Antiquités et nouveautés, mélancolie et euphorie, la formule fait mouche. Sans compter la complicité de Stuart Murdoch et Stevie Jackson, les deux leaders du groupe, qui miment – avec l’aide d’une talentueuse spectatrice – le triangle amoureux du titre Jonathan David. Frais et décontracté !

Le concert de Cat Power (photos n° 5 et 6) était, lui, attendu avec une certaine appréhension, Chan Marshall étant réputée pour son comportement erratique sur scène. Le début du set ne rassure personne : le Memphis Rhythm Band est là, les musiciens se passent les solos les uns après les autres sur des morceaux très country-blues, l’ensemble est parfaitement rodé… mais de Cat Power, point ! Enfin, après deux instrumentaux, Chan Marshall arrive sur scène, visiblement un peu stressée mais souriante. Elle interprète plusieurs morceaux de son dernier album, imposant sa voix magnifique de justesse et d’expressivité sur un accompagnement très carré à défaut d’être réellement inspiré. Après quelques chansons, le groupe quitte la scène, laissant Chan interpréter seule deux de ses inimitables reprises-divagations, puis quelques anciennes compositions. Pendant quelques minutes, peut-être les plus fortes du festival, le fort retient son souffle, tous les spectateurs semblent subjugués par la fragilité à fleur de peau de l’américaine. Après ces moments de grâce absolue, le Memphis Rhythme Band réinvestit la scène pour un final très bluesy, à l’américaine. Le public applaudit à tout rompre, Chan Marshall semble vraiment heureuse, elle cherche des yeux sa guitare, visiblement prête à offrir quelques dernières chansons, demande en coulisse où est l’instrument, mais on lui fait signe que c’est fini : avec une bonne demi-heure de retard, le concert s’achève.

Pendant que le public réprime ses derniers frissons, les roadies s’affairent sur scène pour préparer au plus vite l’arrivée de TV on the Radio (photo n° 7). David Sitek et ses acolytes livrent une prestation sans concession, énergique voire violente. Les guitares de Sitek et Kyp Malone forment un véritable mur du son contre lequel Tunde Adebimpe, remarquable d’intensité et d’énergie, semble se débattre. Intransigeant, secouant : encore une fois, un concert superbe.

Après ces deux sommets, la tâche s’annonce difficile pour Radio 4 (photo n° 8), qui s’en sort pourtant plus qu’honnêtement. Les morceaux clashiens en diable des Américains font mouche. C’est énergique, mélodique, dansant… Le tube Dance To The Underground fait bien sûr un peu d’ombre au reste du répertoire, trop uniforme pour totalement convaincre, mais c’est tout de même sur un bon moment que les festivaliers comblés et fourbus rejoignent leurs duvets avant le dernier jour de cette édition 2006…

Tilda

13 août 2006

Fin juillet, on apprenait que le concert de l’anglaise Sol Seppy prévu à la Plage était remplacé par celui du pianiste allemand Hauschka. On n’y a pas perdu au change. Hauschka s’inspire de la tradition du piano préparé, dans un univers proche de John Cage, et qui lorgne également vers Erik Satie ou Steve Reich. Ses compositions, sorte de petites comptines mélancoliques, dévoilent une multitude de sons arrangés : clochettes, cliquetis, grelots… Les mélodies sont épurées, délicates et le charme agit naturellement. Un concert apaisant qui séduit par l’utilisation originale du piano et par une sensibilité bien mesurée.

Détour ensuite par Saint-Malo intra muros, au Palais du Grand Large, où Isobel Campbell, ex-Belle and Sebastian, semble avoir bien du mal à prendre son envol. Le ravissant disque solo livré en début d’année avec Mark Lanegan laissait pourtant espérer de jolis concerts. Mais l’absence ce soir de Lanegan, remplacé par Eugene Kelly (ex-Vaselines), se fait cruellement sentir. L’Ecossais n’a pas le charisme vocal de l’Américain, et Isobel manque bien trop d’assurance pour redresser la barre. La qualité des morceaux demeure, mais l’émotion fait défaut.

De retour au Fort de Saint-Père, la soirée s’ouvre sur le concert de Grizzly Bear (photo n°1) : après sa prestation remarquée au Palais du Grand Large, le groupe a en effet été appelé pour suppléer au pied levé des Television Personalities disparues dans la nature… Le public, encore clairsemé, apprécie visiblement les mélopées élégiaques des américains. Ces folk-songs lancinantes, parsemées de belles harmonies vocales, ont en effet tout pour séduire : une belle découverte.

Changement de ton notable avec l’arrivée des gremlins du Spinto Band (photo n°2) : The Spinto Band, c’est un peu comme si le groupe de vos potes de lycée se mettait à avoir un talent renversant. Affichant une moyenne d’âge proche de celle d’une crèche municipale, ces sept gamins à peine pubères se démènent comme de beaux diables et alignent toutes les mimiques les plus éculées du rock (ah, les moulinets de bras de Nick Krill…) avec une candeur imparable. Mais surtout, l’air de rien, et malgré un chant encore beaucoup trop approximatif, The Spinto Band aligne sur scène, comme sur son merveilleux album, une série de bombes pop-rock énergiques, ludiques, mélodiques et euphorisantes. La soirée est lancée, et bien lancée!

L’ambiance monte encore en puissance avec la prestation électrique du drôlissime Katerine (photo n°3), épaulé sur scène par une partie des musiciens des Little Rabits. Folie générale, tout le monde reprend en choeur les hymnes 100% VIP, Louxor J’adoreLe 20-04-2005 (la chanson qui met en scène Marine Le Pen). Comme d’habitude, Katerine assure parfaitement le show, provoque et joue avec le public qui est enchanté et déchaîné.  Du grand n’importe quoi, complètement jouissif ; c’est à la fois stupide et élégamment décalé, on ne s’en lasse décidément pas ! Assurément l’un des temps les plus forts du festival.

Franz Ferdinand (photos n°4 et 5) fait sans conteste figure de mastodonte de cette édition 2006 de la Route du rock, le gros poisson au milieu de spécimens à la renommée moins planétaire. Un argument qui pousse à lui seul au scepticisme avant de voir les Ecossais prendre la scène, tant jusqu’ici, la dimension « humaine » des groupes aperçus prévaut. Mais c’est oublier le potentiel des partenaires de Kapranos et leur capacité à faire danser littéralement les foules. Après un début de set mollasson, les tubes du premier album finissent par briser la glace. Take me Out d’abord, l’énorme 40 Feet ensuite, puis Jacqueline suffisent, en quelques instants, à faire sauter les gonds d’un public jusqu’ici sur ses gardes. Le groupe semble d’ailleurs se nourrir de cette effusion soudaine pour livrer une deuxième moitié de set nettement plus convaincante et empruntée. Qu’on l’ait voulu ou non, il était difficile d’y résister.

Après un tel tourbillon d’hystérie collective, que restait-il à voir au bout de ces trois jours ? Band Of Horses (photo n°6), bien sûr ! Ce groupe de Seattle, débarqué il y a peu avec un magnifique album de pop cristalline et névrotique, « Everything at all time », n’avait a priori pas tous les atouts de son côté. Peut-être le renommée la plus faible de ces trois jours, un horaire pas franchement propice à attirer les foules, et ramasser les miettes laissées par Franz Ferdinand. En fait, le groupe semble avoir éludé toutes ces questions pour livrer un set brut, intense et emballant. Dégaine grungy, chemise de bûcheron, on est très loin du raffinement façon Dior aperçu plus tôt chez Kapranos et consorts. Et pour cause, il y a du Neil Young dans la voix et les harmonies de Ben Bridwell, comme sur le magnifique Funeral. Malgré un manque de charisme et une présence un peu inexistante, le groupe fait pourtant bien plus que de la figuration. Un jeu propre, des riffs limpides et tranchants, un chant aux accents oniriques par moments, Band Of Horses nous asseoit dans une sorte d’atmosphère vaporeuse et planante de fin de festival. On se prend soudainement à oublier la fatigue accumulée et à se laisser porter, les yeux fermés. Pour un concert de 45 minutes et à une heure de passage aussi tardive, il fallait le faire…

Fourbue, l’équipe d’Indiepoprock.net fait l’impasse sur le DJ Set de Chloé, qui semble avoir été favorablement accueilli. En tout cas, au terme de ces trois jours, la conclusion s’impose d’elle-même : des spectacles de grande qualité, une ambiance toujours aussi chaleureuse, rien à dire, cette édition 2006 de la Route du Rock est un très bon cru. Rendez-vous l’année prochaine !

Jean-Baptiste

Chroniqueur
Chroniqueur
Chroniqueur
Why?