Festival Primavera Sound @ Barcelone – 30 mai / 03 juin 2012


Ecrire pour Indiepoprock, c'est d'abord et avant tout un sacerdoce, une sujétion de tous les instants, imposant parfois de lourds sacrifices. C'est mus par cet esprit de rigueur journalistique que les membres de notre équipe ont, cette année encore, accepté avec courage et abnégation de se rendre à Barcelone pour assister à l'édition 2012 du festival Primavera Sound. Récit de quatre longues soirées de travail acharné.

30 mai

Barcelone, terre promise, pays de cocagne où la San Miguel coule à flots, où les calamars à la romaine se dégustent à la chaîne, où les shorts des filles sont encore plus courts qu’un morceau de Bad Religion, où la musique, le temps d’un festival mémorable, accompagne un quotidien que l’on aimerait volontiers faire nôtre…

Mercredi 30 mai, le festival démarre doucement. En pleine ville, une scène à l’accès gratuit accueille notamment Wedding Present et The Walkmen. Avant cela, on applaudit mollement les morceaux anonymes de Jeremy Jay – pour tout dire, on applaudit surtout la charmante claviériste Jet Marshall qui s’acquitte fort bien d’une fonction plus décorative que musicale.

Les choses sérieuses commencent avec Wedding Present, qui joue son célèbre album de 1990, “Seamonsters”. Le son manque un peu de puissance et de clarté en début de set, il semblera gagner en qualité par la suite. En revanche, l’énergie et le style du groupe n’ont rien perdu : on reconnaît toujours immédiatement la voix particulière de David Gedge et si le mur de guitares souvent proposé par le groupe est très marqué “nineties”, la formule demeure toujours aussi efficace. Face à un tel concert, on ressent forcément un effet “Madeleine de Proust” tant les souvenirs (surtout ceux d’une Black Session parmi les plus mémorables) se bousculent au portillon lorsque des morceaux comme DallianceDareCorduroy et autres se succèdent. La vérité, c’est aussi que ces morceaux résistent parfaitement à l’épreuve des années et que les musiciens font encore preuve d’une véritable conviction en les jouant.

Par rapport à leur mémorable concert au cours du même festival Primavera l’année dernière, The Walkmen peinent en revanche à recréer la même intensité. La faute à de nouvelles chansons en retrait ? A un jeu de scène qui se stéréotype de plus en plus pour Hamilton Leithauser ? A nous qui sommes des enfants gâtés ? Reconnaissons tout de même que le groupe, sur scène, demeure une valeur sûre et propose un spectacle de qualité, avec une seconde moitié de concert bien meilleure que la première et, bien entendu, l’impérial The Rat pour couronner le tout et électriser la foule.

31 mai

La notion de festival prend cette fois tout son sens, l’affiche est tout simplement gargantuesque et il s’agit de s’armer d’une bonne dose d’endurance pour se préparer aux multiples concerts qui se profilent.

On commence nos travaux d’Hercule avec Baxter Dury sur la scène San Miguel, un choix horaire un peu surprenant quand on connait le buzz qui entoure le dernier album de l’Anglais. Le début du set fait la part belle aux tubes de “Happy Soup” que le public, encore clairsemé, reprend en choeur. Pourtant il manque quelque chose pour que ça décolle vraiment. On quitte l’ami Baxter pour un rapide tour du site.

Les New-Yorkais de Friends jouent à l’autre bout du site sur la scène Mini, qui porte bien mal son nom puisque c’est la deuxième plus grande du festival. Déception devant ce groupe poseur et brouillon, pourtant annoncé comme une ‘next big thing’ de l’année. Tout le contraire de Peter Wolf Crier sur la petite scène Vice, ce duo américain étonne dans sa faculté à transcender ses morceaux en live.

Avant le premier pic de la soirée, on applaudit Archers Of Loaf (photo 1) sur la Rayban : bien que peu enthousiasmant sur disque, le groupe déménage plus que correctement sur scène où sa power pop remue bien le public ! Grâce à leur énergie communicative, les Américains nous mettent dans des conditions idéales pour la suite de la soirée…

Et la suite, c’est d’abord le retour très attendu de The Afghan Whigs de Greg Dulli. La foule est compacte – étonnant encore une fois pour applaudir un groupe finalement peu connu à l’époque de ses meilleurs albums. Dulli a vieilli, son visage s’est clairement empâté mais sa voix inimitable est toujours là, nous ramenant en un clin d’oeil quinze ans en arrière. Le groupe aligne avec autorité une sélection de ses meilleurs morceaux où l’on retrouve évidemment I’m Her SlaveCrazy,Gentlemen ou encore l’électrisant Miles Iz Ded en point culminant de la performance. Greg Dulli et ses musiciens donnent à leur interprétation une intensité soufflante. Honnêtement, parmi la myriade de reformations de ces dernières années, celle des Afghan Whigs est l’une des plus enthousiasmantes : même si le groupe ne propose pas de nouveaux morceaux, l’intensité du spectacle ne laisse pas de doute sur l’engagement des musiciens. Ne soyons pas naïfs : il y a bien sûr un objectif “tiroir-caisse” dans cette reformation, mais le groupe, contrairement à bien d’autres, ne se moque pas du public et propose vraiment un spectacle exceptionnel.

Pendant ce temps, sur la scène Pitchfork, Claire Boucher fait des étincelles. Le set de la Canadienne qui officie sous le nom de scène de Grimes est à l’image de son dernier album (“Visions“), un peu inégal. La différence avec l’album est que ça se termine plutôt bien. Après des problêmes techniques et un début de set un peu mou, la machine s’emballe avec les tubes Genesis et Oblivion, sur lesquels se trémoussent sur scène des spectratrices (et quelques spectateurs) pas vraiment farouches.

Il faut le reconnaître, on avait un peu peur d’aller voir Mazzy Star (photos 2 et 3) : ces chansons ont-elles bien vieilli ? Le style intimiste du groupe est-il soluble dans une ambiance festivalière ? La réponse est oui, mille fois oui. Si les éclairages ne sont guère tendres avec Hope Sandoval dont le beau visage apparait très vieilli, sa voix est toujours aussi envoûtante. Quant au groupe, entre guitare, pedal steel, batterie en retrait, tout sonne juste, tout s’imbrique parfaitement ! Cette interprétation de grande classe donne aux merveilleux morceaux vaporeux du groupe le mystère et l’intensité nécessaires pour captiver le public et la lumière crépusculaire ajoute encore à la très belle ambiance du concert.

Changement d’atmosphère avec Beirut : le public connait visiblement tout le répertoire du groupe et Zach Condon prend visiblement beaucoup de plaisir sur scène. Tous cuivres dehors et avec le soutien d’un accordéoniste, la fanfare pop mélancolique nous donne envie de chanter ses refrains à gorge déployée et de se prêter à quelques pas de valse avec de jolies plantes côtoyées dans le public. On a oublié les paroles et on ne sait pas danser, alors on se contente d’applaudir en restant debout – ce qui n’empêche nullement de passer un excellent moment.

Plus tard, le concert de The XX (Photos 4 à 6) est l’occasion de mesurer les progrès incroyables réalisés par ces trois jeunots. Leur passage au Primavera en 2010 avait été l’occasion d’un concert honnête mais pas exceptionnel. En deux ans, ils ont appris à maîtriser la dynamique particulière de leurs chansons (beaucoup de montées de tensions qui n’explosent que rarement) et à améliorer leur présence scénique. Les musiciens restent toujours très statiques mais leur immobilité reflète maintenant plus une véritable autorité qu’une timidité empruntée. Les chansons du premier album sont applaudies à tout rompre, les nouveaux morceaux laissent présager d’un excellent disque à paraître en septembre : bref, on n’attendait pas forcément ce groupe si vite à ce niveau. Chapeau bas.

Finir la soirée (la nuit) par un concert de Japandroids, c’est à la fois un choix inévitable pour fuir le sommeil et un défi car faire face au déluge de décibels des Canadiens après une soirée aussi riche en intense demande une certaine énergie. Portant son grandiose nouvel album, “Celebration Rock”, sur scène, le duo écrase tout sur son passage et devant une telle flamme, on ne peut, à notre tour, que s’enflammer : c’est souvent approximatif, brouillon, mais plus que n’importe quel groupe au monde, les Japandroids possèdent l’incroyable don de transmettre sa rage à l’auditeur, de le faire se sentir vivant, tout simplement. Rien que pour cela, les Japandroids méritent le titre débilo-honorifique de meilleur groupe de Vancouver du monde.

01 juin

Comme la veille avec Baxter Dury, la journée commence par un bain de soleil sur la scène San Miguel avec cette fois-ci la folk des Américains d’Other Lives comme bande-sonore. Déjà indispensable sur disque (l’excellent “Tamer Animals“), elle s’avère tout aussi remarquable dans l’exercice de la scène où leurs harmonies vocales et leurs arrangements de cordes font merveille.

Changement d’ambiance sur la scène Ray-Ban avec les Chameleons, icônes de la scène post-punk mancunienne, qui servent en quelque sorte d’apéritif aux fans de The Cure venus en masse. Le groupe est visiblement heureux de jouer de nouveau sur une si grande scène et de voir autant de gens reprendrent leurs chansons en choeur. Les fans d’Interpol et d’Editors devraient jeter une oreille à la discographie de ce groupe si ce n’est déjà fait.

La suite est tout ce que l’on déteste dans un festival comme Primavera, c’est à dire devoir choisir entre 3 groupes/artistes que l’on a très envie de voir en live mais que les organisateurs ont programmé à la même heure ou presque. Il faut donc se résoudre à faire un choix et c’est Girls qui l’emporte face à Lower Dens et I Break Horses. Heureusement, Christopher Owens ne nous fait pas regretter notre choix. On assiste à une grande messe à la fois soul, surf, pop et rock, qui se termine en apothéose gospel sur l’excellent Vomit.

La grande affiche du festival, c’est maintenant, c’est The Cure (photos 1 à 3). Pour certains des membres de l’équipe, il s’agit d’une grande première et autant dire que l’excitation est à son comble. En tout cas, aucun doute n’est possible, c’est bien face à la grande scène San Miguel que l’énorme majorité du public s’est rassemblée pour ce spectacle à part. Décrire un tel moment n’est pas chose aisée, près de trente ans de souvenirs se bousculent au gré d’une setlist qui fait la part belle au très grand “Disintegration” (les deux premiers morceaux du concert, Plainsong et Pictures Of You, sont aussi ceux de l’album et l’on croisera plus tard l’incontournable Lullaby, Love Song ainsi que le morceau titre). La performance est irréprochable : le batteur offre un socle surpuissant aux classique de la période glaciaire (A Forest, Play For Today, One Hundred Years), Reeves Gabrels (un ancien de Tin Machine) en fait un peu trop à la guitare mais son efficacité rythmique rattrape le tout, quant à Robert Smith… Il est là, tout simplement là, bien présent et cela suffit à élever le concert dans une autre dimension. Après un parcours quasiment irréprochable de trois heures et 36 morceaux dans la discographie du groupe, le concert s’achève. Les jambes sont lourdes, les lombaires concassées, mais un constat s’impose : ce n’est pas pour rien que Robert Smith et The Cure font encore l’objet de tant d’adulation. Pouvoir piocher dans un tel répertoire et offrir une prestation aussi intense n’est pas à la portée de tout le monde. Qui, dans quinze ou vingt ans, pourra proposer la même chose ? Radiohead ? Arcade Fire ? Voire !

Après cette orgie gothique, place à un peu de tatapoum électro avec l’un des rares français à pouvoir déplaces les foules hors de nos frontières. M83 (photos 4 à 6) a incontestablement pris une nouvelle envergure avec son dernier album, notamment en France où il souffrait d’un déficit de reconnaissance par rapport aux Etats-Unis, au vu de la foule compacte qui se presse sur la Mini. La prestation d’Anthony Gonzalez et de son groupe est à la hauteur de l’évènement et dans la lignée de ce qu’il nous a montré ces derniers mois sur scène. On regrette toujours autant le peu de place accordée aux anciens titres mais on s’incline bien volontiers devant l’efficacité des Midnight City, Reunion et autres Couleurs.

La soirée se termine (et la matinée commence) pour nous devant The Rapture sur la grande scène. Malgré l’efficacité des Anglais, la fatigue prend le dessus et l’on préfère rendre les armes car le devoir d’un festivalier est de sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier.

02 juin

Cette dernière journée commence avec les quelques instants de grâce et de beauté offerts par Sharon Van Etten. La New-Yorkaise présente son magnifique album “Tramp” au public encore clairsemé du Primavera. Elle mériterait franchement de jouer à un autre horaire car elle et son groupe offrent vraiment un concert de grande classe. On se contentera de verser une petite larme durant Give Out, forcément merveilleux.

Pour tout dire, après l’élégance de Sharon Van Etten, les Anglais de Veronica Falls passent pour d’aimables guignols. Leurs chansons ne décollent jamais vraiment et si l’on arrive à applaudir entre les morceaux, c’est par réflexe et parce que l’on a posé nos bières au sol…

En parlant de bières et donc de San Miguel, retour sur la grande scène à laquelle le sponsor officiel du festival a donné son nom pour la performance des Kings of Convenience (photos 1 et 2), les “Simon & Garfunkel” norvégiens. Sous le soleil catalan déclinant, la pop de chambre du duo fait merveille, entre arpèges délicats et chant mélancolique. La seconde partie du set se fait en formation élargie et c’est alors une avalanche de tubes repris en choeur par un public aux anges.

Bradford Cox, lui, mérite nos encouragements. Sa performance en solo sous le nom d’Atlas Sound est vraiment courageuse et porter sur scène les superbes chansons de son récent “Parallax” n’est pas chose aisée. Admettons-le honteusement : après trois jours de concert, notre attention n’a pas été à la hauteur de son talent. On est parti un rien piteusement, il aurait mérité mieux…

… mais après tout nous sommes français, alors quand Dominique A (photos 3 et 4) se produit sur la magnifique scène Ray-Ban, il mérite notre soutien. Il le méritera d’autant plus que comme à son habitude, il livrera un concert de très haute volée. Le public ne s’y trompe pas : si le spectacle commence face à une maigre assemblée exclusivement française, il s’achèvera face à une foule bien dense et totalement internationale. C’est lyrique, c’est intense, enflammé, fiévreux. C’est un des meilleurs concerts de cette édition.

Même chose à l’autre bout du festival, sur la scène Mini, où les très attendus Beach House (photo 5) ne nous ont pas déçus. Pas de grandes envolées à attendre de la part du duo de Baltimore, leur musique ne leur permet de toute façon pas, mais une parfaite maîtrise de la mélodie et du chant (magnifiques Myth et Lazuli). Un groupe au sommet de son art.

Pour rebondir après un tel choc, la solution s’impose d’elle-même : comme chaque année, Shellac joue à Primavera, il est grand temps d’aller les applaudir. Le public est encore une fois fourni pour acclamer le show hardcore minimaliste de Steve Albini, Bob Weston et Todd Trainer. Fidèle à leurs habitudes, les musiciens sont placés sur la même ligne à l’avant de la scène, sous une lumière crue – pas de light-show ici… Le son est énorme comme toujours et le groupe aligne la plupart de ses classiques (même si l’on regrette l’absence de My Black Ass dans la setlist). Ce concert le prouve encore : Shellac, c’est le hardcore dans son expression la plus pure. Cela ne peut pas plaire à tout le monde, mais pour les amateurs ces décibels valent de l’or.

D’une scène à l’autre, les ambiances changent radicalement, c’est aussi ça la magie d’un festival de musique indé. Sur la scène Pitchfork, les américains de Chromatics (photos 6 et 7) font bouger les festivaliers au son de leur italo-disco sombre et glacée. Grosse claque.

Même constat sur la Ray-Ban avec les Anglais de Wild Beasts, véritables bêtes de scène qui mixent avec brio voix haut perchées et hymnes électro-rock.

Après ces grands moments, la fin sera plus dure avec le concert de Justice pendant lequel le sommeil reprend ses droits. Le son est bon, le mixage entrainant, mais trop de fatigue nous oblige à rendre les armes et l’on découvre le sens propre de l’expression “dormir debout”. En passant, on remarquera cependant que le duo a encore beaucoup à apprendre, auprès des Chemical Brothers par exemple, pour faire d’une prestation scénique de musique électronique un spectacle digne de ce nom.

Cette édition 2012 se referme alors pour nous. Une fois de plus, la conclusion ne laisse que peu de place au suspense : après une telle avalanche de moments mémorables, impossible de ne pas se donner rendez-vous dès l’année prochaine…

Chroniqueur
Festival Primavera Sound @ Barcelone - 30 mai / 03 juin 2012