ALLIA, encyclopédie des musiques populaires
Pour qui souhaite aborder l’histoire de tout un pan de la musique populaire des 50 dernières années, les ouvrages publiés en France par les éditions ALLIA représentent une somme documentaire d’une richesse inestimable : tous les ingrédients nécessaires à un travail d’exégèse en bonne et due forme sont ici – et pas ou très peu ailleurs. ALLIA publie en France les ouvrages qui nous permettent de ne pas nourrir le moindre complexe, en tant que fans de rock, de pop, de post-punk, par rapport à d’autres musiques plus académiques : si l’on peut écrire autant de belles choses sur ces musiques populaires, c’est la preuve qu’elles ont une force, un fond, une utilité. Détail qui a, lui aussi, son utilité : au-delà de leur valeur documentaire, « England’s Dreaming », « Please Kill Me », « Rip It Up And Start Again », « Sweet Soul Music », « Country » et les autres titres publiés par ALLIA sont aussi, et surtout, des bouquins passionnants et vivants, à mille lieues d’une vision purement encyclopédique de la musique.
Ont rédigé ce dossier : Mathieu, Pradoc et Tristan
Pour qui souhaite aborder l’histoire de tout un pan de la musique populaire des 50 dernières années, les ouvrages publiés en France par les éditions ALLIA représentent une somme documentaire d’une richesse inestimable : tous les ingrédients nécessaires à un travail d’exégèse en bonne et due forme sont ici – et pas ou très peu ailleurs. ALLIA publie en France les ouvrages qui nous permettent de ne pas nourrir le moindre complexe, en tant que fans de rock, de pop, de post-punk, par rapport à d’autres musiques plus académiques : si l’on peut écrire autant de belles choses sur ces musiques populaires, c’est la preuve qu’elles ont une force, un fond, une utilité. Détail qui a, lui aussi, son utilité : au-delà de leur valeur documentaire, England’s Dreaming, Please Kill Me, Rip It Up And Start Again, Sweet Soul Music, Country et les autres titres publiés par ALLIA sont aussi, et surtout, des bouquins passionnants et vivants, à mille lieues d’une vision purement encyclopédique de la musique.
Au cours d’un long entretien accordé à Indiepoprock.net, Gérard Berréby, le fondateur des Editions ALLIA, s’enorgueillit avec raison de la qualité des ouvrages proposés, mais il modère, quelque peu pince-sans-rire, la portée de son travail en dressant en creux un état des lieux sans concession de la critique française… Entre hasard (organisé) et développement d’une certaine vision de la culture, ALLIA s’astreint à l’exigence tout en refusant l’élitisme.
Un dernier point : à une heure où il est de bon ton de stigmatiser des masses réputées abruties et dépourvues de curiosité, le travail d’éditeur de Gérard Berréby repose, essentiellement, sur la conviction que beaucoup de personnes sont prêtes à découvrir, à recevoir des choses nouvelles, pour peu qu’on les y aide. Sur la conviction, donc, que « les gens sont en moyenne beaucoup moins cons qu’on ne le pense ». Une devise que l’on fait volontiers nôtre.
Comment vous est venue l’idée ou l’envie de bâtir ce que l’on peut maintenant appeler la « Collection musique » d’ALLIA ?
Ce qu’il faut tout d’abord expliquer, c’est qu’il n’y a pas de programme pré-établi, pas de volonté initiale de créer un ensemble de publications sur la musique populaire. Je ne travaille pas sur un revival où j’explorerais ce qui m’a marqué dans ma jeunesse.
Le premier titre de la collection est celui de Greil Marcus (Lipstick Traces). Je suis venu à Marcus après avoir publié un certain nombre de textes autour des mouvements lettriste et situationniste, des textes sur Dada également. Greil Marcus parle des situationnistes, de Dada… et des Sex Pistols. Son livre, une référence, n’avait pas été traduit en France, plus de dix ans après sa parution, nous avons donc bien logiquement tenté notre chance. Lors de la promotion de Lipstick Traces, Greil Marcus, de passage en France, m’a orienté vers le livre qui lui avait donné envie d’écrire sur le rock : Awopbopaloobop Alopbamboom, de Nik Cohn. Evidemment, on s’est penché sur ce texte, on a adoré, et le mouvement était lancé…
Quels sont les points distinctifs des ouvrages de la collection musique ?
Tout d’abord, vous noterez que cette collection n’a pas précisément de nom, les ouvrages ne sont pas explicitement désignés comme appartenant à une « collection musique » ; évidemment, les lecteurs l’appellent ainsi, et en interne nous utilisons également cette désignation. Mais ce sont les mêmes personnes qui chez nous travaillent sur les livres ayant trait à la musique et sur les traités philosophiques de la Renaissance. C’est ainsi qu’on met un peu de philosophie dans le rock’n’roll et un peu de rock dans la philosophie.
Au sein du catalogue ALLIA, plusieurs éléments caractérisent ces livres : le format, le lettrage du titre, les couleurs unies et vives de la couverture, une photo en 4ème de couverture, et la mise en page intérieure, avec de larges marges.
En feuilletant, par exemple, la version anglaise de Rip It Up And Start Again, on ne retrouve pas les photos qui émaillent les marges du livre…
Cette iconographie est un plus que nous apportons dans notre édition. Ce ne sont pas forcément des photos artistiques ou de grande qualité, mais ce sont de véritables documents qui enrichissent l’édition originale.
Comment les titres sont-ils choisis ?
Par hasard, ou presque : ce sont les rencontres avec les auteurs, et même avec les lecteurs qui participent à la construction du catalogue. Par exemple, Please Kill Me et White Bicycles nous ont été conseillés par Olivier Assayas. C’est Jon Savage, de passage à Paris pour England’s Dreaming, qui m’a vivement conseillé de me pencher sur Bass Culture de Lloyd Bradley…
On ne trouve pas de biographies dédiées à un seul artiste, ou à un phénomène musical en cours.
Ce qui m’intéresse, ce sont les démarches transversales. Prenons l’exemple de Jon Savage : pour traiter du punk anglais, il aborde le sujet sérieusement, il ne s’agit pas d’un bricolage à partir de quelques souvenirs, de deux ou trois articles et de beaucoup de photos… Quand on lit Jon Savage, on trouve une description globale de l’état social de l’Angleterre à l’époque. On comprend que les Sex Pistols n’ont pas débarqué avec leur musique au milieu de nulle part. C’est la même chose avec Guralnik (Sweet Soul Music) ou Jeff Chang (Can’t Stop Won’t Stop). S’y mêlent l’histoire, l’histoire de l’art, l’histoire sociale, politique… et la musique. La seule biographie dans la collection est celle de Jerry Lee Lewis par Nick Tosches (Hellfire), un ouvrage documenté de façon incroyablement précise, mais surtout signé par un véritable écrivain.
La rigueur et l’exhaustivité sont également des constantes que l’on retrouve dans les ouvrages de la collection.
C’est important : Country, ou Héros Oubliés du Rock’n’Roll de Nick Tosches, comportent des index ; ces livres sont annotés comme des textes philosophiques de la Renaissance. Tosches fait preuve d’une méticulosité dans le référencement de disques, de labels, d’artistes, qui vire à la névrose obsessionnelle – ce qui est une énorme qualité pour ce type d’ouvrages. Personne n’entreprend de travaux aussi poussés en France.
Comment expliquez-vous que ces titres soient restés si longtemps non publiés en France ?
Il y avait bien des magazines à l’époque, des critiques qui écrivaient dans ces magazines. La plupart étaient bilingues, ont lu ces livres, mais ont gardé ces mines d’information pour eux, et même s’en sont servis pour nourrir leur travail, pour garder, si j’ose dire, une avance sur leurs lecteurs. Eux étaient toujours à Londres, à New York, présents aux concerts, ils étaient très bien placés pour transmettre ce savoir…
Nous sommes une maison d’édition indépendante, financièrement et intellectuellement, et nous avons réussi à récupérer tous les ouvrages des plus grands critiques…
…A la possible exception de Lester Bangs…
Lester Bangs pose de gros problèmes de traduction. C’est bien qu’il ait été finalement traduit, mais traduire Bangs relevait de la gageure.
Quelles sont les prochaines parutions prévues dans la collection musique ?
Nous avons publié 19 titres à ce jour, le prochain paraît en septembre, il s’agit de Turn The Beat Around, de Shapiro, une somme sur le disco. A l’heure actuelle il n’y a pas de contrat pour un 21ème livre, la collection peut s’arrêter pendant un ou deux ans, le temps qu’il faudra pour retrouver un ouvrage intéressant.
Au-delà de la collection musique, sur quelles bases construisez-vous le catalogue ALLIA ?
Les ouvrages sont choisis, il n’y a pas de phénomène relationnel, pas de renvoi d’ascenseur. Dans l’édition française, pour parler clairement, les gens fonctionnent en vase clos : on est écrivain, critique et membre d’un jury pour un prix littéraire. En tant que patron d’ALLIA, je n’ai aucune autre activité syndicale, corporatiste ou autre. De plus je ne surenchéris jamais s’il y a une contre-proposition : à partir du moment où quelqu’un s’intéresse à un livre qui m’intéresse, c’est que je suis en retard, et donc que ce n’est plus mon travail. La force de la maison c’est de découvrir des choses auxquelles les autres ne s’intéressent pas. Je refuse de publier un écrivain contemporain s’il a déjà publié ailleurs : je ne m’occupe que d’auteurs qui n’ont jamais publié.
L’indépendance de la maison me permet aussi une certaine prise de risque : je peux publier des ouvrages sur la philosophie chinoise antique, ou des textes en édition bilingue latin / français. Je publie deux premiers romans à la rentrée. Mais le plus intéressant, c’est que ça marche, sinon, tenir des discours de ce type n’aurait pas réellement d’intérêt : je paie mes auteurs, la maison est viable !
Mon but est de sortir ces livres de leur propre ghetto. Par exemple je considère que j’ai réussi quand des lecteurs pas forcément fans de musique lisent les livres de notre collection musique, ou plus généralement quand un livre est lu par des personnes qui n’étaient pas « prévues au programme ». Des sommes comme Sweet Soul Music ou England’s Dreaming ont trouvé preneur, il y a donc un public, ce qui prouve que les gens sont beaucoup moins cons qu’on ne l’imagine.
ALLIA lance une nouvelle collection d’ouvrages à 3€ : quel en est l’objectif ?
Cela répond aux interrogations actuelles sur le pouvoir d’achat, de plus en plus de gens sont gênés financièrement pour acheter des livres. Pourtant nous sommes assez peu chers, excepté les livres de la collection musique qui sont plus onéreux, mais qui sont cependant des livres brochés, épais… Nos livres sont de bonne facture, mais restent abordables – nous sommes pratiquement les seuls à publier des premiers romans à 9 €. Mais cela reste cher pour un nombre croissant de personnes. Au-delà du prix, cela répond aussi à des questions de longueur des textes, de temps à consacrer à la lecture.
Quelles sont les plus belles réussites d’ALLIA ?
Nous avons eu plusieurs succès notables ces dernières années, avec Grégoire Bouillier ou Valérie Mréjen, mais le plus grand succès d’ALLIA est la publication des Miscellanées de Mr.Schott. Les éditeurs français avaient, bien entendu, lu ce livre, puisqu’il avait fait un tabac en Angleterre, mais avaient décrété que c’était typiquement anglais et trop difficile à traduire. Nous avons choisi de l’adapter plutôt que de le traduire littéralement. Par exemple, une rubrique est dédiée à l’argot des public schools. J’ai demandé à l’auteur la permission de retravailler certaines parties du texte, en l’occurrence de remplacer cette partie par une rubrique sur l’argot bruxellois. Les rubriques à retravailler ont été remplacées par des rubriques avoisinantes qu’on a proposées à l’auteur, qui les a entérinées ou pas. A l’arrivée, nous avons vendu 220 000 exemplaires du livre de Schott. Je peux vous dire que ça a fait grincer des dents…
Comment voyez-vous l’avenir d’ALLIA ?
Je reste très optimiste quant à l’avenir de mon activité : il y a de moins en moins de place pour tenter des choses dans l’édition… donc il se présente de plus en plus de choses chez nous. Dans beaucoup de maisons d’édition, on trouve des managers, pas des éditeurs. Les travaux sont trop séquencés, trop segmentés. Les gens sont des professionnels, certainement des gens sérieux, mais cette conception compartimentée et industrielle du travail d’édition me semble inadaptée à un travail de maïeutique, qui est vraiment la façon dont je conçois notre rôle…
Jon Savage – England’s Dreaming
Le punk anglais n’est pas qu’une histoire de cheveux et d’épingle à nourrice, on le savait depuis le très savant « Lipstick Traces » de Greil Marcus. Moins ambitieux dans sa vision transversale d’une certaine culture de la subversion, Jon Savage veut en revanche replacer le punk dans le contexte d’une vision de la société anglaise à la fin des années 70. « England’s Dreaming » s’attache tout d’abord à décrire les débuts de Malcolm McLaren et Vivianne Westwood (dans la fripe avant la musique…). Au départ on peine à comprendre la réelle logique de l’ensemble, mais en procédant par touches, Savage montre comment se sont forgées les différentes composantes, des patchworks vestimentaires au rock énergique et glamour des New York Dolls, qui, assemblées par Malcolm McLaren, allaient forger l’identité des Pistols.
La courte épopée des Sex Pistols apparaît ainsi beaucoup plus logique et compréhensible. On a souvent tendance à considérer cette explosion punk comme l’éclosion de talents sortis de nulle part ; la thèse soutenue et argumentée ici montre au contraire à quel point la trajectoire du groupe a été travaillée, réfléchie (avant que l’ensemble déraille et échappe à tout contrôle), à quel point elle s’inscrit également dans un mouvement de fond qui a précédé les Pistols avant de s’accrocher un moment à la queue de cette comète de bruit et de fureur. Au-delà de la simple histoire des Sex Pistols, Savage dresse également un inventaire exhaustif de la scène punk de l’école, de ses représentants les plus célèbres (comme The Clash, en compétition avec les Pistols) aux plus obscurs.
Sur le plan humain, « England’s Dreaming » apporte aussi des éclairages passionnants, par exemple sur la dérive tragique de Sid Vicious, ou sur la personnalité complexe et attachante de John Lydon, jeune homme cultivé et hyper-sensible, submergé par un succès qu’il a cherché mais sur lequel il perd toute prise.
Il faut surtout préciser que, aussi détaillé, rigoureux, documenté soit-il, « England’s Dreaming » n’a rien d’un pensum ennuyeux, d’une juxtaposition pénible de faits et de chiffres. C’est aussi l’œuvre d’un fan, de quelqu’un qui a vibré en découvrant le punk et ses musiciens, et qui raconte avec un enthousiasme encore intact ses plus grands souvenirs. Intelligent et passionnant : le punk méritait bien un tel ouvrage.
Legs Mc Neil & Gillian Mc Cain – Please Kill Me
Après l’excellent « England’s Dreaming » de Jon Savage, qui narrait la grande et courte histoire du punk anglais, c’est cette fois de l’autre côté de l’Atlantique que se déroulent les événements relatés par « Please Kill Me ».
On comprend vite que le terme « punk » revêt ici une acception bien plus large que celle qu’on lui attribue d’ordinaire, et l’on suivra ainsi les déambulations du Velvet Underground, du MC5, des Stooges, des New York Dolls, puis, bien évidemment, de tous les grands noms de la scène du CBGB, Ramones, Television et Patti Smith en tête, le tout s’enchaînant dans un flux d’une logique impitoyable.
La grande trouvaille du livre, c’est le choix de le présenter comme un recueil d’entretiens. Legs Mc Neil et Gillian Mc Cain ont rassemblé une invraisemblable collection de témoignages, des stars les plus inamovibles (Iggy Pop) aux seconds couteaux les plus oubliés : au-delà des feux de la rampe, ce sont les coulisses du rock américain des années 70 que « Please Kill Me » nous permet de visiter. Chemin faisant, on suivra un nombre incalculable de personnages tous plus attachants les uns que les autres (mention spéciale à la bouleversante dérive de Johnny Thunders et à la personnalité des Ramones, sublimes écorchés vifs qu’on a tellement souvent voulu réduire à de simples crétins…)
Le récit choral qui en résulte est incroyablement vivant, et l’on reste admiratif devant la rigueur des auteurs qui parviennent bien souvent à rassembler, pour chaque épisode, plusieurs points de vue différents, parfois contradictoires, montrant bien à quel point le mythe doit beaucoup à la tradition orale… Rien n’est éludé, ni l’ambiance euphorique des débuts, ni la difficile gueule de bois qui s’ensuit. A ce titre les derniers chapitres sont empreints d’une mélancolie amère, les noms des morts se juxtaposant les uns aux autres comme autant de soldats tombés aux fronts dans une litanie qui donne littéralement le tournis et permet de comprendre à quel point tout, des éclats les plus euphorisants aux excès les plus sordides, tout a été réel.
Tour à tour hilarant, effrayant, poignant, ce saisissant pavé se dévore littéralement d’un bout à l’autre, et nous laisse pantelants, avec comme seule idée fixe de nous ruer sur tous les disques d’une des périodes les plus créatives de l’histoire du rock.
Simon Reynolds – Rip It Up And Start Again – Post Punk 1978 – 1984
Depuis 2001, avec l’avènement de groupes comme Interpol, !!!, LCD Soundsystem, The Rapture, ou encore Franz Ferdinand, on ne cesse de dégainer l’étiquette « Post Punk » pour caractériser le son de ces différentes formations. Simon Reynolds, ancien critique anglais du Melody Maker, y consacre un superbe livre de sept cent pages, « Rip It Up And Start Again », qui couvre l’histoire du post-punk de 1978 à 1984.
« Rip It Up And Start Again » présente l’émergence du mouvement post-punk, qui après le rock garage nihiliste du punk, cherche à repartir sur de nouvelles bases musicales. Ce changement viendra en imposant un son centré sur la rythmique : basse mélodique, batterie répétitive, guitare déployant des nappes sonores volontiers anti-rock, quand il ne s’agit pas uniquement de clavier et boîte à rythmes. Le livre évoque ainsi la noirceur de Joy Division, la satire de The Fall, l’esprit débridé de Devo, les expérimentations de Pere Ubu, le funk blanc de Talking Heads, les guitares anguleuses de Gang Of Four, l’electro-indus de Cabaret Voltaire ou encore la synth-pop de Human League, le Mutant Disco, la No-Wave… Dans ce fourmillement créatif, chaque groupe invente de nouvelles constructions sonores en piochant parmi diverses inspirations comme le funk, le reggae, le dub, la disco, la musique électronique de Kraftwerk, ou encore le son ambiant de Brian Eno.
« Rip It Up And Start Again » est particulièrement fourni en entretiens, critiques de disques, descriptions de concerts, de passages au Top Of The Pops, et donne furieusement envie de ressortir ces vieux disques que sont « Unknown Pleasures », « Metal Box », ou encore « Entertainment ». Pour autant le livre n’est pas uniquement centré sur les différentes scènes musicales, puisque la démarche critique de Simon Reynolds replace constamment l’apparition de ces groupes par rapport à des considérations historiques (L’Angleterre de Margaret Thatcher, bien souvent), sociales (les villes industrielles détruites par le chômage), ou encore politiques (les Dadaïstes, l’Entrisme) ; un angle de lecture qui rend « Rip It Up And Start Again » tout bonnement passionnant.
Si l’on cherchait une suite à « England’s Dreaming » de Jon Savage, on trouverait en « Rip It Up And Start Again » un choix idéal. On constatera une fois de plus, que les éditions Allia ont fait un énorme travail sur ce livre, et continuent d’imposer une ligne éditrice exigeante et de qualité.
Peter Guralnick – Sweet Soul Music
Stax, Muscle Shoals : les noms des hauts lieux de la soul des années 60 ont depuis bien longtemps acquis une aura mythique, alimentée par les heures de gloire de grands artistes comme Aretha Franklin ou Otis Redding. « Sweet Soul Music » s’attache à retracer, dans ses moindres détails, l’histoire de cette soul sudiste, une histoire dont les coulisses sont finalement beaucoup moins brillantes que l’on pourrait le penser, et c’est avec un plaisir non dissimulé que l’on comprend, au fil des pages, à quel point cette légende s’est d’abord écrite grâce à l’énergie de quelques bricoleurs audacieux.
La grande qualité de Sweet Soul Music, c’est de savoir s’attacher aux bas-côtés de l’histoire. La légende de James Brown, les tribulations du truculent Solomon Burke, le charisme et le magnétisme d’Otis Redding méritent bien entendu les nombreuses pages que Guralnick leur consacre, mais l’on sent également toute la jubilation que celui-ci éprouve lorsqu’il s’attarde sur l’enregistrement chaotique de quelques titres oubliés d’une formation de seconde zone – un plaisir d’archiviste fou, délectable et communicatif.
Le talent de portraitiste de Guralnick est également indéniable ; les personnalités très fortes qui jalonnent son histoire lui permettent de s’en donner à cœur joie, avec un mélange d’humour et d’affection particulièrement attachant.
Bien entendu, le contexte social et racial très particulier dans lequel s’inscrit cette longue histoire n’est pas éludé, et donne lieu à quelques histoires particulièrement croustillantes, comme celle de Solomon Burke, obligé de se couvrir le visage de bandelettes pour cacher la couleur de sa peau à un public qui le croyait blanc… Mais l’analyse sociale ne prend jamais le pas sur la musique, et les informations rassemblées par Guralnick à ce sujet servent avant tout à mieux comprendre les relations entre les différents personnages et l’influence que ce contexte a pu avoir sur la musique soul.
Drôle, passionnant, riche : que vous soyez fan de soul music ou pas, la lecture de Sweet Soul Music fera sans aucun doute de vous un converti.
Jeff Chang – Can’t Stop Won’t Stop
De la Jamaïque aux Etats-Unis, des « block parties » à la guerre des gangs, « Can’t Stop Won’t Stop » dresse la fresque courte et étourdissante du hip-hop. Commençons par un petit avertissement en exergue : si les livres publiés par Allia sur la musique parviennent en général à concilier érudition et accessibilité, « Can’t Stop Won’t Stop » s’apparente à un véritable traité d’histoire, touffu et d’un abord assez ardu…
Documenté à l’extrême, le pavé de Jeff Chang replace l’éclosion et les ramifications du mouvement hip-hop dans un contexte social américain marqué par les tensions raciales. Bien au-delà des questions musicales, Chang appuie son discours sur des données économiques, démographiques, géographiques… Le rap et le graffiti sont des choses sérieuses !
Outre sa portée analytique, l’ouvrage comporte son lot d’histoires spectaculaires. Les rivalités entre gangs, narrées dans le détail, apparaissent à la fois dérisoires et tragiques. L’épopée politico-musicale de Public Enemy fait également sensation : en France, si le rap de Public Enemy a été unanimement applaudi, le contexte contestataire dans lequel il s’inscrit a été moins bien compris.
Si l’on devait formuler un reproche à « Can’t Stop Won’t Stop », c’est justement que le côté historique et social l’emporte sur la musique, qui passe souvent au second plan. Si les premiers grands noms du rap (globalement ceux des années 70 et 80) sont abordés avec précision, les artistes des années 90 sont à peine effleurés. Il est vrai que le hip-hop ne peut se réduire à une approche strictement musicale, le projet de Chang dépasse donc naturellement le cadre du rap. On aurait tout de même, par exemple, apprécié une vision plus approfondie du DJing et de ses évolutions. On regrette également que Chang passe également parfois un rien complaisamment sur certains des excès les plus douteux (la proximité de Public Enemy avec la Nation of Islam de Farrakhan, par exemple, ou encore les outrances mysogines du gangsta-rap).
D’une rigueur irréprochable, « Can’t Stop Won’t Stop » est une référence difficilement contournable pour qui souhaite se pencher sur les origines du rap et du hip-hop… à condition de passer outre quelques parti-pris discutables.
Nick Tosches – Héros Oubliés du Rock’n roll
Une soi-disant préface de Samuel Beckett est publiée en 4ème de couverture de « Héros Oubliés du Rock’n Roll », l’un des ouvrages majeurs de Nick Tosches. Le Nobel irlandais, qui écoutait surtout du Schubert, y déclare que c’est le seul livre sur le rock qui sache vraiment de quoi il parle. Bien que cette préface soit certainement un canular alcoolisé orchestré par l’impayable Tosches, le plus grand des dandys cyniques, l’érudit laconique et assassin, le constat est tout à fait exact. Il n’y a pas sur le marché meilleur livre sur les origines du rock et les premiers pionniers qui secouèrent l’Amérique.
On peut le garantir sans avoir besoin de vérifier : lire Tosches suffit, le reste est bagagerie culturelle et haltères dans la valise. Car « Héros oubliés » a le pouvoir de vous intéresser à des artistes dont vous n’écouterez jamais les disques, et de vous les faire aimer. On dit parfois qu’écrire sur la musique est comme danser sur de l’architecture, et on se demande en effet, s’il est bien raisonnable de gâcher un temps qu’on pourrait passer à boire pour apprendre le nom du troisième batteur d’un groupe improbable de Hillbilly qui n’a jamais enregistré le moindre disque. Et pourtant, perdre son temps c’est capital, et Nick Tosches va vous rembourser.
« Héros Oubliés du Rock’n Roll » se présente comme une galerie de portraits, présentés en courts chapitres, dont chacun porte le nom d’un artiste novateur : Big Joe Turner, Nat King Cole, Louis Prima, Screaming Jay Hawkins… Mais ce livre ne se limite pas à compiler des biographies : il propose grâce au style du maître de cérémonie une leçon d’histoire, libre et minutieuse, d’une face cachée de la musique moderne, de ses origines populaires et des trésors d’invention que déployaient des hommes gominés en costume cintrés pour inventer des chansons aux titres aussi sublimes que crétins (Who threw the whisky in the well, pas nous, c’est promis, ou My gal’s a jockey – Ma gonzesse fait du cheval).
Allia a d’ailleurs eu l’idée de traduire les surnoms et tous les titres an anglais, ce qui donne des résultats souvent très drôles. Ainsi I want a bowlegged woman de Bull Mose en français se transforme en Je veux une femme aux jambes arquées par Taureau-Elan. Nick Tosches ressemble parfois à Suétone, puisque comme l’historien de la vie des 12 Césars, il aime à mettre en avant les détails les plus croustillants et placer sous la lumière les miettes qui jonchent la table des personnages illustres. Les lire est beaucoup plus excitant, distrayant et décalé qu’une lecture de magazine people, car Big Joe Turner, ou Caligula en définitive, sont infiniment plus secoués que ces petits vers luisant qu’on appelle des stars. Surtout que la classe fatiguée, lippe rude, et le sourire désabusé de l’auteur percent entre les lignes et imbibent le texte.
L’art de Tosches est une science des limites, comme une dérobade avant la chute. La plus grande prise de risques est de ne pas en faire trop. Cet homme a eu la classe et la grâce et l’a démontré dans « Hellfire », a priori une banale biographie de Jerry Lee Lewis devenue pourtant la meilleure chronique rock jamais écrite. Alors lisez Nick Tosches, arrachez votre chemise de hippie et faites des trous de cigarettes dans votre pull Cyrillus. Ca va secouer. Et vous êtes conviés.
Nous avons choisi pour vous quelques extraits des ouvrages de la collection Musique d’Allia.
Beaucoup de choses m’irritaient dans les Ramones. Ce qui me rendait dingue, c’est de jouer tous les soirs cette putain de chanson, “Pinhead.” Mes dents sont abîmées parce qu’il fallait que je chante le refrain de “Pinhead.” On avait un roadie qui pesait cent cinquante kilos – son nom était Bubbles et il s’habillait avec une robe en forme de tête d’épingle et un masque de tête d’épingle. Mais il était tellement gros que quand il sautait sur scène, tout le sol tremblait, et mon micro me cognait la bouche pendant que je chantais. Je détestais cette putain de chanson. Je suis tellement content de ne plus être obligé de la chanter tous les soirs. Le seul truc qu’elle avait de bien, c’est qu’elle arrivait à la fin du concert. Donc ça me remontait un peu le moral. Je me disais : “Laissez-moi chanter cette bon dieu de chanson, que je puisse me tirer d’ici.” Il y avait une autre chanson, “Glad to See You Go.” Quand on arrivait à celle-là, je me disais : “Super, trois-quart de passés. Je vais bientôt pouvoir descendre de cette scène et rentrer à l’hôtel.”
J’en avais aussi gravement ma claque de ce look de petit garçon, avec la coupe au bol et le blouson de motard. Je ne voulais pas être un petit garçon. Ce n’est pas comme ça que j’allais grandir. Quatre quarantenaires essayant d’être des délinquants juvéniles. Je n’en pouvais plus du tout de jouer dans un groupe nostalgique. Ça me donnait l’impression d’être un charlatan de faire mon numéro en blouson de cuir et jean déchiré – comme je m’habillais quand je pensais que j’étais un pauvre branleur sans intérêt.
BOB GRUEN : Un soir, je suis tombé sur Dee Dee au Cat Club après qu’il ait quitté les Ramones. Il m’a dit : “Je n’ai pas de femme, pas de petite amie et pas de groupe. Je suis tout seul, personne ne m’aime.” J’ai dit : “Dee Dee, je t’aime, moi”, parce que je l’aime vraiment bien, mais ça ne l’a pas beaucoup aidé parce qu’il se sentait très seul et coupé de tout – il s’était lui-même coupé de tout.
Arturo m’a demandé s’ils devraient le laisser revenir dans le groupe, et j’ai répondu : “Absolument, les Ramones, c’est lui, c’est Dee Dee Ramone, c’est le plus Ramone de tous les Ramones, c’est lui le mec rock’n’roll !”
Arturo a dit : “Ouais, mais c’est tellement dur quand Dee Dee est dans le groupe. Ça leur a causé tellement d’emmerdes de s’occuper de Dee Dee pendant toutes ces années.” Les Ramones sentaient qu’ils ne pourraient jamais le virer, parce qu’il avait tant fait pour eux. Il avait écrit toutes les chansons, et il avait été un tel moteur pour eux.
Mais dans la mesure où il était parti de lui-même, ils ne se sentaient pas obligés de le reprendre. Et ils ne voulaient pas. Ils avaient l’impression qu’il les avait laissés tomber comme des vieilles chaussettes, il les avait plantés comme des cons au milieu d’une tournée et leur avait coûté à tous un paquet de fric, apparemment sans en éprouver le moindre remords. Et il était clair pour eux qu’ils ne voulaient surtout pas connaître à nouveau ce genre de mésaventures. C’est pour ça qu’ils ne l’ont pas laissé revenir dans le groupe.
LAURA ALLEN : J’ai vécu avec Dee Dee Ramone juste après qu’il ait quitté les Ramones. La première année qu’on était ensemble, on a acheté un flingue à un petit latino sur la Dixième Rue. Dee Dee avait toujours un couteau sur lui, il avait toujours un poing américain et tout un attirail, mais tout ça ne m’inquiétait pas tellement. Mais le flingue, ça me faisait un peu flipper, parce qu’une fois, avec Dee Dee, on est allés acheter de l’herbe sur la Dixième Rue, et on s’est fait suivre par un flic.
Il a lancé : “Ok, par ici, contre le mur. Ok, qu’est-ce que t’as dans cette poche ?”
Et Dee Dee avait le flingue sur lui ; dans la poche de son jean. Quand le flic s’est mis à fouiller Dee Dee, je me suis dit : “Oh mon Dieu, c’est la fin des haricots. Dee Dee va aller en prison.”
Je crois que le port illégal d’arme à feu est passible d’un an de prison ferme. Donc le flic le fouille, ok, et il tombe sur la beuh. C’était un flic en civil, pas en uniforme, et il sort : “Oh, tu jouais dans ce groupe, les Ramones, pas vrai ? J’ai l’impression de t’avoir déjà vu quelque part. Tu serais pas Dee Dee Ramone ?”
Dee Dee répond : “Ouais, c’est moi.” Le flic demande : “Eh bien, enchanté.” Et il commence à raconter qu’il a vu les Ramones sur un campus quand il avait quinze ans. J’étais à l’agonie. J’étais vraiment persuadée qu’il allait trouver le feu. Mais Dieu merci le flic n’a pas senti le flingue quand il a fouillé Dee Dee. Il a juste confisqué la beuh et dit : “Si je vous reprends dans les parages, on va devoir vous embarquer.”
CYRINDA FOXE : J’ai laissé Johnny Thunders s’installer chez moi quand j’ai emménagé dans l’appartement de Jack Douglas. Il y avait un canapé bleu marine, et bien sûr c’est là que j’ai mis Johnny, parce qu’il n’était pas question qu’il dorme dans mon lit. “On est amis, tu dors sur le canapé.” Cool.
Un soir, donc, Johnny dormait sur le canapé, je sors de ma chambre, et la tartine de maquillage qu’il portait tout le temps s’était écaillée ; on aurait dit qu’il y avait de la teinture tout autour de lui, des taches bleu noir partout, des grosses taches bleues sur sa peau.
Le canapé était foncé, donc je me suis dit que Johnny avait transpiré et qu’il avait déteint sur sa peau. Franchement, c’est ce que je croyais, alors quand il s’est réveillé, j’ai dit : “Tu ferais mieux d’aller te laver, parce que je crois que le canapé t’a déteint dessus.”
Je l’ai mis sous la douche et j’ai commencé à le frotter. Il était dans un si sale état, un si sale état, je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi mal en point de ma vie. Il avait des grosses cicatrices, des grosseurs, et des bosses, et ses pieds étaient répugnants ; il avait de gros bleus sur tout le pied, là où il s’était piqué, et sur les jambes, et partout où il avait trouvé un espace pour planter sa seringue. Des abcès partout.
Il était si dégueulasse, je voulais le nettoyer de tout le mal en lui en frottant. Mais je ne savais pas qu’il avait pris des cachetons. Il allait bien, et puis tout d’un coup, quand il a touché l’eau… J’ai failli me noyer avec lui, j’ai littéralement failli le tuer, parce qu’il s’est cogné la tête sur la baignoire et j’ai cru qu’il allait mourir. J’étais terrifiée : qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire de lui, maintenant ?
Please Kill Me: © Editions Allia, Paris, 2006 pour la traduction française
Traducteur: Héloîse Esquié
15. GHOST DANCE
2- TONE ET LE REVIVAL SKA
SPECIALS. MADNESS. THE BEAT.
THE SELECTER. DEXYS MIDNIGHT RUNNERS.
Au moment où “Death Disco” commençait à perdre des places dans les charts anglais, un autre single y fit une entrée fracassante : “Gangsters”, des Specials. Le morceau partageait d’étonnantes similitudes avec la chanson de PiL : une ligne de basse qui vous secouait la cage thoracique comme un cœur battant la chamade, un chant sinistre (signé Terry Hall, qui avait construit son sombre personnage en s’inspirant de Johnny Rotten) et une mélodie sinueuse à charmer les serpents, qui pouvait passer pour une version cartoon du gémissement de muezzin que poussait Lydon. Cartoonesque, “Gangsters” l’était par-dessus tout : même si ses paroles évoquaient des climats menaçants et corrompus (“We’re living in real gangster times ”), l’exubérance maniaque de Specials ne pouvait qu’en faire un pur chef-d’œuvre pop. Il grimpa jusqu’à la sixième place.
Les Specials et leurs camarades (The Beat, Madness et The Selecter, qui furent tous lancés par le label 2-Tone, lui-même monté par les auteurs de “Gangsters”) vinrent combler un manque exprimé par le marché du disque vers 1979 : les consommateurs exigeaient un son d’esprit punk, à la fois immédiat, accessible, plein de charme juvénile et, par-dessus tout, dansable. Les nombreuses tentatives funk de l’avant-garde post-punk n’étaient pas parvenues à produire autre chose que de la musique s’adressant à l’“esprit”, et non à des corps sur un dancefloor : “Memories” de PiL ou “At Home He Feels Like A Tourist” de Gang of Four, les singles les plus ouvertement “disco” de ces deux groupes, n’avaient pas franchement mis le feu aux boîtes de nuit. 2-Tone présentait la particularité d’offrir de la musique dansante jouée par de véritables groupes – le premier single des Specials à atteindre la première place des charts serait d’ailleurs un ep enregistré en concert. Le mouvement qu’il incarnait voulait reconquérir la dance music alors aux mains du disco, un genre qui se fondait non sur la performance live mais sur un dj passant des disques. Ignorant les innovations apportées par la musique noire dans les années soixante-dix (richesse de la production, complexité des arrangements), les groupes 2-Tone préférèrent se tourner vers le son brut et dynamique que celle-ci avait pu produire au cours de la précédente décennie – le ska jamaïcain et les débuts de la soul –, à l’époque où un disque ne faisait guère plus que restituer ce que jouait un groupe en studio.
Le premier album des Specials (intitulé tout simplement The Specials) semblait s’opposer diamétralement à Metal Box, sorti quelques semaines avant lui, au cours de l’hiver 1979. Alors que l’album de PiL était une pure création de studio, la production du disque des Specials (signée Elvis Costello) se contentait de retranscrire l’énergie du groupe en concert. Quand le packaging neutre de Metal Box se refusait à donner une image, The Specials se délectait dans la représentation : la pochette montrait les sept membres, l’air on ne peut plus cool, arborant chapeaux en feutre, fines cravates et costumes sixties très chic. Par son austérité strictement fonctionnelle, la boîte gris mat choisie par PiL se voulait une entreprise de démystification, quand de son côté le noir et blanc de la photo illustrant The Specials renvoyait à une forme de glamour rétro, à ce climat monochrome propre au début des années soixante, incarné par des émissions de divertissement britanniques comme Ready Steady Go (diffusée avant l’arrivée de la télévision couleur) et des films comme A Hard Day’s Night (un des premiers longs-métrages rock’n’roll) ou Billy Liar et Saturday Night, Sunday Morning (des essais de réalisme social se déroulant dans le nord de l’Angleterre).
La réalité dépeinte par les chansons des Specials n’en était pas moins d’actualité : il s’agissait de cette Angleterre de 1979 dont parlaient aussi PiL, Gang of Four et le reste de l’avant-garde post-punk, où un socialisme défaillant cédait peu à peu le terrain à un conservatisme revigoré et impatient de gouverner. En dépit de leur bonne humeur apparente, les morceaux de Specials livraient une vision du monde profondément sombre. Dans “Nite Klub”, des salariés de base liquident leur paye en descendant des bières au goût de pisse. “Too Much Too Young” commence comme une diatribe sarcastique adressée à une ex-petite amie dont la jeunesse s’est retrouvée gâchée par une grossesse précoce. (“La prochaine fois, essaie d’avoir une capote”, se moque Hall). Mais ensuite la chanson se fait presque compatissante envers leurs deux vies gâchées : “Tu en as fait trop, trop jeune/Et maintenant t’es mariée à ton fils alors que tu pourrais t’amuser avec moi”.
Rip it up and Sart again: © Editions Allia, Paris, 2007 pour la traduction française
Traducteur: Etienne Menu
Sweet Soul Music: © Editions Allia, Paris, 2003, 2008 pour la traduction française
Traducteur: Benjamin Fau



