"> Caesar Spencer en Interview suite à la sortie de son remarquable "Get Out Into Yourself - Indiepoprock

Interview de Caesar Spencer

Caesar Spencer en Interview suite à la sortie de son remarquable "Get Out Into Yourself

La passionnante interview d'un musicien à la rare ouverture d'esprit

Alors que l’on louait les immenses qualités de son nouvel album, « pont entre le plus précieux du rock anglo-saxon et la musique indépendante française », Caesar Spencer nous a accordé une interview passionnante dans laquelle il explore son rapport à la musique d’ici, à l’avenir, la genèse d’un disque parmi les plus marquants de l’année.

Bonjour Caesar, d’emblée la première question qui me vient à l’esprit à l’écoute de ton album, concerne ton rapport à la musique française. Tu le présentes comme un hommage à la scène d’ici. Quels sont tes liens avec elle ?

Alors mes liens sont très simple… je regarde ma playlist et les titres que j’ai « liké » et je m’aperçois que j’écoute énormément d’artistes français depuis longtemps. Donc le premier lien, en tant que quelqu’un qui est passionnée de musique, c’est tout simplement un lien d’appréciation pour la musique française car je la trouve particulièrement innovante et intéressante… et là je ne parle pas encore de « l’héritage française »… je parle tout simplement de la scène actuelle. Ensuite c’est vrai qu’il y a aussi un lien « affectif ». Quand j’étais à l’école en Angleterre j’écoutais aussi énormément les Rita Mitsouko, Gainsbourg, Brassens, Brel… les classiques quoi. Mais tout le monde se foutait de moi car ils ne comprenaient pas l’intérêt de ces artistes. Ils étaient sur The Jam, The Who, Oasis  pas mal de groupes un peu mod en fait… et bien que j’apprécie quelqu’un de ces groupes je trouvais que c’était trop « British », qu’ils étaient tous trop renfermé sur eux-mêmes… pas suffisamment exotique !! C’est aussi ça qui m’a au départ fait fuir vers la France !!! J’avais horreur de l’arrogance derrière cette scène Brit Pop !!

Ceci dit y avait d’autres artistes très anglais que j’adorais à mort comme les Kinks, Bowie, Talk Talk, les Smiths qui montraient plus de sensibilité et d’humilité… et j’avais cette idée en tête.. imaginez que les Smiths débarquent en France pour enregistrer leur premier disque… comment ça pourrait sonner ?… et cette idée m’excitait beaucoup. Car je trouvais là un décalage d’univers fantastique !!! Quelle idée de mélanger les 2… comme je dis parfois en anglais, « it’s musical chalk and cheese !! » haha. Mais ça pourrait marcher quand même ! Et je trouve que sur des titres comme Isn’t That What Jimi Said et sur Waiting For Sorrow on voit ce que ça peut donner.

Il y a un autre aspect aussi… en termes purement de maîtrise de jeu, de « musicos », je trouve que même la scène de la « variét française » a un aspect intéressant. Je suis excité par le fait que mon disque soit joué par des personnes qui ont aussi une parfaite maîtrise dans le domaine de la variété française. Je trouve cette idée et cette réalisation excitante. Bien plus excitant qu’une musique alternative jouée par un groupe « alternatif ». Ça pourrait sonner comme tous les autres groupes « alternative » anglaise et ça il faut éviter à tout prix !!!

J’en profite pour te dire à quel point ton disque, et ton regard sur la musique française, sont touchants. La musique indé est en effet d’une richesse assez folle en France, mais elle est méconnue par les français eux-mêmes souvent. C’est donc particulièrement important qu’un œil extérieur se pose sur elle. Surtout dans un contexte de repli national ou populiste que l’on voit partout à l’œuvre. As-tu le sentiment que la musique a un rôle à jouer pour enrayer ce mouvement délétère ?

Tu as tout à fait raison !!! C’est très important d’avoir cet œil extérieur !! Je discute souvent avec les musicos français et souvent leurs références sont My Bloody Valentine, Pixies, Talking Heads, Velvets, The Clash etc etc et finalement ça me rend un peu fou car c’est toujours les mêmes dinosaures qui sortent. Ce sont des bonnes références mais y’ a pas que ça !!! Pourquoi ne pas parler de Requin Chagrin, Agar Agar, The Blaze, Rone, Las Aves, Aquaserge et plein d’autres encore. C’est pareil avec les médias… j’adorais lire Les Inrocks plus jeune. Beauvallet et cette bande-là. Et je trouvais les articles/interviews super. Mais ça portait quasiment toujours sur un univers Anglo-Saxonne. j’en avais un peu marre que tout le monde se mette à genoux devant ces groupes-là alors qu’il y a des groupes phénoménal en France. Prenant l’exemple du titre  « I’m That Guy » de Agar Agar… si ça sortait en Angleterre ça serait considéré comme un grand classique… une espèce de Joy Division rafraîchi pour les oreilles d’aujourd’hui… mais j’entends pas les grands journalistes français acclamer ce groupe comme ils auraient dû le faire…  

Alors est-ce que j’ai le sentiment que la musique a un rôle à jouer pour enrayer ce mouvement délétère ? Je suis pas sûr de bien comprendre la question mais je tente quand même une réponse. Bien que la situation puisse paraître frustrante, elle est tout à fait normale. Et ce serait toujours ainsi. Je ne dis pas ça de manière cynique….  mais y aura toujours « la soupe » pour une consommation immédiate et puis aussi une musique qui demande un peu plus d’attention et qui prend plus de temps pour être digérée et franchement tant mieux !! C’est aussi ce qui donne une puissance à une musique on va dire « authentique » et « réel ». Quand j’étais petit j’adorais voir le show « Top of The Pops » en Angleterre. Car tu voyais un artiste un peu banal jouer.. on va dire Chris de Burgh et puis tout d’un coup y avait Les Smiths qui débarquent sur scène… c’était  glorieux !!!! Et ce serait bien moins glorieux si tous les groupes les uns après les autres avaient cette même force artistique.

En terme de mouvement délétère… le nouvel enjeu pour moi ça va être de combattre une « musique AI (Artificial Intelligence)». Là c’est clair que ça va être TRÈS important de faire face à cette machine qui risque de nous écraser… je suis quelqu’un de nature très optimiste mais le monde de AI me fait très peur. Internet a mis une gifle à la société… AI risque de la mettre KO.

Ce qui est frappant dans ton disque, c’est la dimension presque conceptuelle, à la manière des grandes œuvres de Gainsbourg (« L’homme à la tête de choux », ou « Histoire de Melody Nelson »). Est-ce une volonté de lui rendre hommage ? Et quelle est la part autobiographique dans cette histoire que tu racontes ? Celle d’une rédemption, ou d’une renaissance après une rupture sentimentale ?

J’avais un énorme besoin de rendre hommage à Gainsbourg oui. Mais il fallait que ça soit du Gainsbourg « relevant today ». Ça ne veut absolument pas dire un Gainsbourg « woke ». Il faut trouver un juste milieu. Tu ne peux pas avoir un « Birkin » aujourd’hui pour vénérer chaque mot qui sort de la bouche d’un homme comme Gainsbourg. C’est dommage car ça ne me dérange toujours pas de les écouter car je crois que même pour eux il y avait un côté très « tongue in cheek » dans ce qu’ils faisaient… y a aussi de l’humour et de l’ironie dans leur posture improbable. Mais néanmoins… tu peux pas faire ça aujourd’hui. Je trouve justement que c’est intéressant dans ce titre que la femme soit aussi « demandeuse » que l’homme. Elle sait ce qu’elle veut et elle y va. C’est génial ça !!! En tout cas, pour revenir sur une provocation à la Gainsbourg… je crois que c’est quand même très important de provoquer un petit peu le monde ces jours-ci sans être complètement « dégueu ». Si tu peux choquer un peu en restant classe et intelligent je trouve ça cool, mais il faut quand même bousculer ou réveiller les gens un petit peu de temps en temps.

Une petite remarque. Le disque est un « concept album » mais ce n’était absolument pas l’idée de se dire , « allez je fais un concept album car c’est cool de faire un concept album comme Gainsbourg ». Non. J’ai fait un concept album car j’avais « un concept » que je voulais absolument partager.

La part autobiographique ! Cher Monsieur, ce disque et 100% autobiographique !!!! Plus que 100% hahaha. Elle porte véritablement mon ADN !!! Oui c’est une sorte de rédemption, une sorte de renaissance. Cette rédemption fait partie du concept que j’ai voulu partager… et le message est très positif. Non parce qu’il faut absolument passer un message positif, c’est juste que le concept en soi est positif. Ça reste aussi très personnel et bien que j’en parle ouvertement j’essaie de ne pas trop dévoiler non plus… ce n’est pas forcément intéressant de tout dévoiler. Aussi c’est important de laisser à chacun un peu le temps de faire ses propres interprétations…

Ta nature cosmopolite, comme ta musique, ce rock ultra élégant et puissant, semblent survoler les soubresauts actuels, que l’on peut voir comme des menaces ou des mutations douloureuses, mais pleines d’espoirs aussi. Est-ce le sens de ce «  voyage intérieur » que tu appelles de tes vœux ? Comme si l’avenir était avant tout l’affaire de ce que l’on projette individuellement sur le monde ? Comme une quête presque spirituelle ?

Ahhhha bravo !!! Ah oui, tout à fait. On peut appeler ça spirituelle, et on peut aussi appeler ça métaphysique… je vais essayer d’être assez simple dans l’explication… le « voyage intérieur » fait tout simplement référence à « the observer effect » dans le contexte de la physique quantique. J’ai comme cette sensation qu’avec les phénomènes que l’on retrouve dans la physique quantique on est en train de découvrir tout un monde spirituel. Il y a comme une part de magie dans ce monde là… et presque de science-fiction !…. mais aussi de spiritualité. Dans ce domaine, les scientifiques continuent à poursuivre les recherches et plus ils creusent, plus ce monde-là devient fascinant. Et puis la conclusion de cette recherche c’est quoi ? C’est finalement qu’on est confronté à l’idée que la spiritualité ne se cherche pas car on l’habite ! Cette idée me plait, l’idée qu’on creuse et on creuse en quête de cette spiritualité et puis au final qu’est-ce qu’on découvre ? Qu’on s’est mis face à nous même, c’est comme si on voyait que ce qui nous entoure n’est que le reflet de notre propre regard. Bon, je n’ai pas non plus envie d’être « too deep, too heavy » non plus… disons tout simplement que dans le contexte d’un disque un peu rock n roll qu’il y a aussi là un hippy qui a son mot à dire ! Et c’est pour ça que le disque s’appelle « Get Out Into Yourself » !!! haha

Je reviens à la musique ;) ! Ta vision sur des univers musicaux réputés si différentes est forcément passionnante, puisque tu établis avec ce disque un pont entre eux. Mais justement, la musique populaire anglo-saxonne, et celle d’ici sont-ils finalement si opposées ?

Oui, chalk and cheese my friend!!! Chalk and cheese… les anglais, les français ont 2 manières très différente de voir les choses, de s’exprimer.. je trouve en tout cas ! Il y a tellement de choses à dire sur ce sujet… je ne sais même pas où commencer !! C’est assez tordu je trouve tout ça… j’essaie de vraiment être explicite… dans la musique les anglais sont bizarrement très directs je trouve. Et l’exemple extrême de ce côté « direct » c’est par exemple le mouvement punk. Y a une sauvagerie là qui s’exprime parfaitement par les Anglo-Saxons. Et c’est finalement assez bizarre car en société les Anglais sont bien sûr souvent (mais pas toujours) pudiques et « polis ». C’est comme si cette « sauvagerie » était une réaction à leur coté trop renfermé sur eux même. Les français par contre, je les trouve assez directs quand tu les côtoies. Par contre ils ne le sont pas directes par l’écrit… comme si c’était mal vu d’être trop direct. Il faut tourner un peu autour du pot. Et je trouve que ça se ressent dans la musique ou le texte, les mots (souvent très lyriques et poétiques) sont très importants. Les Anglo-Saxons par contre s’en foutent un peu du texte… comment sinon un titre comme « Be-Bop-A-Lula » pourrait devenir un tube…. ou « De Do Do Do, De Da Da Da » par the Police, ou encore Ob‐La‐Di, Ob‐La‐Da par les Beatles!! Tout ça je trouve cela super intéressant. Donc moi ce que je peux apporter sur le disque c’est vraiment le côté British un peu direct par les paroles et la voix. Par contre Gaétan (mon partenaire musical) apporte le côté français par ses arrangements, des lignes mélodiques, qui sont bien plus nuancés, habillés, que ceux qui sont faits par les anglais, je trouve. Donc oui pour moi ce sont 2 mondes très opposés et c’est justement pour ça que c’est très intéressant de les mélanger. Finalement, on essaie de tirer le meilleur des 2.

Dans le livre qui accompagne le disque, on note à plusieurs reprises des références musicales, littéraires, traversant les genres – du classique à l’électro – et les époques. Sont-elles tes propres influences ?

Aaah oui, à 100% mes influences. Encore une fois, ce disque est tellement personnel donc ces références musicales et littéraires ne pouvaient qu’ être les miennes. Et j’ai pris pas mal de temps pour les choisir car je voulais éviter de choisir des disques qui, même si personnels pour moi, sont (comme je disais avant des vrais dinosaures que tout le  monde sort systématiquement… c’est-à-dire, le premier disque des Velvets, les Pixies etc. etc.). Non ce sont donc des disques personnels qui pour moi qui ont une importance particulière. Je considère que les artistes qui les ont sortis sont devenus en quelque sorte mes « confidents ». Ils ont à la fois apporté une vraie beauté dans ma vie et en même temps j’ai l’impression qu’ils ont toujours été là pour me dire pendant des moments durs que, finalement, tout va bien se passer… ne t’inquiète pas.

Pour les références littéraires, dans cette illustration dont tu fais références, il n’y a que 2 livres. Il y a celui de Aldous Huxley, « Eyeless in Gaza » que j’ai lu pour la première fois quand j’avais 16 ans. Tu ne peux pas imaginer l’importance que cet homme à eu dans ma vie !! C’est une présence énorme dans mon éducation civique, morale, sentimentale… ces œuvres c’est toute une philosophie de vie en fait, et il revenait toujours à l’essentiel…. qu’au final il n’y a rien de plus important que l’amour. Il n’a bien sûr rien invité… il était fortement inspiré par le bouddhisme tibétain… mais il nous a fait comprendre à nous, les petits occidentaux un peu gâtés, l’importance de « l’essentiel » dans la vie. Venant d’un homme avec une énorme capacité intellectuel, quelqu’un de très érudit, j’étais très impressionné par le fait qu’il n’essayait pas d’impressionner le monde autour de lui (alors qu’il aurait pu), il avait donc un message qui finalement est assez simple mais vu de sa simplicité, beaucoup d’intellectuels, de philosophes… tout ce monde-là, et bien ils n’osent pas faire pareils. Le problème aussi c’est qu’en disant quelque chose de pareil ça ne leur apporte pas une reconnaissance suffisante vis-à-vis du bagage intellectuel dans lequel ils se sont investis depuis toujours… mais c’est pas grave. y toujours quelqu’un, comme les Aldous Huxley’s de ce monde, qui le fera quand même.

Le deuxième livre est un clin d’œil »… une petite blague… personne pour l’instant à compris la blague mais je suis sûr que ça ne tardera pas, hahahaha !!

Merci Yan !!

Yan
Chroniqueur
  • Date de l'interview 888 vues 2023-06-12
  • Tags Caesar Spencer
  • Partagez cet article