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Interview de Perfume Genius

Interview de Perfume Genius

Peux-tu nous raconter l’histoire de l’album « Too Bright » ?

Je l’ai enregistré à Bristol, en Angleterre. Il est co-produit par Ali Chant, ingénieur sur mon second album (« Put Your Back In 2 It »), et Alan Utley, membre du groupe Portishead. Je l’ai enregistré l’hiver dernier. J’ai écrit toutes les chansons pour la fin de l’automne, le début de l’hiver. Quand je les ai écrites, beaucoup d’entre elles étaient sombres et puissantes, utilisant plus de distorsions et de sons étranges de synthé : bien plus différentes de la musique que j’ai pu faire jusqu’à présent. Quand j’ai envoyé mes démos à Ali, il a pensé que ça pouvait l’intéresser.

 

Comme tu l’as dit, il y a une grande différence entre cet album et les 2 précédents (« Learning » et « Put Your Back In 2 It »). Il y a beaucoup plus d’instruments : de la batterie, des synthés, mais aussi plus de rage. Comment tout ça t’est venu ?

Les 2 premiers albums sont principalement composés de titres qui racontent des histoires, de choses qui sont déjà arrivées. C’était une façon de cicatriser le passé, les expériences et les relations. Il était important pour moi d’être patient et plus posé. C’est comme ça que beaucoup de titres se sont construits.

Mais cet album représente des choses beaucoup plus immédiates, comment je me sens maintenant, et même comment je veux me sentir. Ça a fini par me mettre plus en colère que je ne le pensais. Certaines des paroles sont improvisées et un peu plus immédiates, provenant de sentiments plus bruts.

 

Est-ce que ça veut dire que tu as oublié ton passé ?

Je ne l’ai pas oublié mais je ne pense pas que ça soit aussi important d’en parler. Ma vie s’est améliorée même si je pense rester le même. Je suis plus vieux, je pense aux choses différemment. J’essaie de me débarrasser de la manière dont je me vois, de la façon dont je vois le monde, d’où sont mes limites. Je ressens vraiment le besoin de me débarrasser de tout ça et, même au-delà, je ressens le besoin de ne plus me faire traiter comme de la merde par les gens, ne plus me soucier de ce que les gens pensent de moi.

 

Tu es très à l’aise avec ta sexualité. Est-ce que tu veux montrer que tu en es fier ?

D’une certaine manière, c’est juste qui je suis et ça doit faire partie de la musique. Mais c’est important pour moi d’être très spécifique quand je parle de mon expérience comme gay juste parce que ça peut m’aider de le faire mais, avec un peu de chance, ça peut aider d’autres gens d’entendre un peu de leur expérience personnelle dévoilée exactement comme elle est. Je ne me retiens pas. Je n’enjolive pas certaines parties pour qu’elles soit plus accessibles.

La musique a été très importante pour moi quand j’ai grandi. Elle me faisait me sentir moins seul et compris quand je vivais en banlieue. J’espère qu’à travers ma musique, tous ceux qui en ont besoin, qu’ils soient dans de petites villes ou qu’ils cachent ce secret et n’ont personne à qui en parler, ça les aidera à se sentir moins seuls.

 

Quand on écoute Queen, on voit même que tu veux montrer cette sexualité jusqu’à effrayer les gens.

Quand j’étais plus jeune, je pensais pouvoir ressembler à n’importe quelle autre personne. Les choses auraient été plus faciles pour moi. Être plus masculin, être plus « normal ».

 

Tu penses qu’il existe une normalité dans ce monde ?

Il n’y en a pas. Je resterai toujours qui je suis. Je ne vais absolument rien changer à mon sujet et je ne devrais être traité ni mieux ni moins bien que n’importe qui d’autre. Mon but n’est pas d’être traité comme une personne hétéro. Mon but est d’être traité de la même façon qu’une personne hétéro en gardant mes différences intactes. Je ne dis pas que tous les gays sont comme moi, qu’ils se vernissent les ongles ou autre, mais ça fait partie de moi.

 

Sur ton album, tu parles beaucoup de ton corps. Tu le traites comme un objet. Pourquoi ?

C’est embarrassant mais je n’ai jamais été heureux de mon apparence. Ça me rend triste. Mais je sais que lorsque je me regarde dans un miroir, je ne vois pas ce qui est vraiment là, je vois quelque chose de différent. En y réfléchissant, je réalise que c’est ridicule et ça en devient encore plus embarrassant. Ça n’a pas de sens que ça soit un problème. Je ne veux pas être à ce point superficiel que mon apparence me rende triste.

J’aime penser que lorsque j’écris de la musique, je le fais en écrivant sur quelques chose qui me met mal à l’aise, sur des problèmes qui me hantent. J’essaie de les corriger ou d’avoir une expérience cathartique à leur sujet.

Je n’ai pas vraiment réalisé jusqu’à ce que je regarde toutes les chansons à quel point je parle de mon corps et de ce qu’il y a à l’intérieur.

 

C’est comme si tu traitais ton corps comme un objet distinct.

C’est comme ça que je le vois. Je n’entretiens pas vraiment de relation avec mon corps. Je n’ai pas envie que ça soit quelque chose de secret. C’est pour ça que je viens de boire presque 3 coca light en 20 minutes (rires). Non seulement mon apparence me dérange mais je ne le traite pas bien non plus.

 

Puisqu’on parle de ton apparence, on peut aussi parler des tenues ou du maquillage que tu portes parfois sur scène. C’est pour te cacher ou justement pour te montrer ?

C’est vraiment le contraire de me cacher. C’est plutôt pour porter ce que je veux. Je n’y porte pas attention. Il y a quelques éléments de performance dedans. J’essaie plutôt de mettre en lumière des parties de moi et les améliorer. D’une certaine manière, c’est un peu une sorte de personnage qui est une partie de moi, améliorée et plus confiante.

 

Tu veux dire que tu es moins confiant dans ta propre vie ?

Oui. Mais plus je fais de la musique, plus je me mets en scène, plus ça se relie à ma vie quotidienne. Et c’est génial. J’ai cette version de moi en tête qui est beaucoup plus confiante et beaucoup plus couillue.

Une des raisons pour lesquelles je voulais faire de la musique, c’était me débarrasser de ma timidité et de mon manque de confiance. Ce ne sont que des conneries. Ce sont juste des mensonges que je me raconte, tout comme les problèmes que je me trouve avec mon corps.

 

Tu penses qu’être ouvertement gay rend difficile la crédibilité de ton album ?

C’est le danger d’être aussi explicite. Avant d’avoir réalisé cet album, beaucoup de personnes m’ont dit que si je le montrais moins, je pourrais avoir plus de succès, avoir plus d’argent, faire de plus gros concerts, bla bla bla. Et j’ai fait tout le contraire, d’une certaine façon parce que ça me frustrait.

J’ai grandi en écoutant des hétéros chanter, principalement des femmes, et elles m’ont touché. Elles m’ont beaucoup inspiré.  Ce n’est pas parce qu’un chanteur chante à propos des femmes que les gays ne vont pas être touchés. À l’inverse on ne va pas dire qu’un chanteur hétéro est dramatique, il a juste des sentiments, des sentiments « normaux », alors qu’on le dirait de moi.

 

Comment s’est passée ta collaboration avec Alan Utley de Portishead ?

J’étais un grand fan de leur musique. Dès que je l’ai rencontré, j’ai su qu’il n’aurait pas peur d’être aussi sombre, bruyant et dérangeant que je voulais l’être. Certains des éléments sonnent vraiment grossiers et sombres et je savais qu’il serait capable d’aller jusque là. Techniquement je savais qu’il serait bien plus capable que moi de savoir quels instruments utiliser, comment réaliser ce que je voulais et c’est exactement ce qui s’est passé. Nous n’avons pas eu à parler beaucoup. Il savait ce que je voulais. Il m’a aidé à me rendre compte de la musique.

 

Ton copain joue aussi dans le groupe. Comment ça se passe ?

Il joue sur scène avec moi depuis le deuxième album. Nous sommes ensemble 24 heures sur 24. C’est difficile d’être avec quelqu’un aussi longtemps. Tu dois juste apprendre à te battre. Nous nous battons tout le temps mais sommes plutôt bons à ce jeu et ça se termine très vite. Nous pouvons nous battre et rire 5 minutes plus tard.

Il a fait une école de piano. C’est un musicien classique et je ne le suis pas. Donc il entend la musique de manière très différente de la mienne. J’entends l’humeur, j’entends les paroles, ce que veut dire la chanson et il entend les sons. Il écoute les structures et l’instrumentation beaucoup plus que moi. C’est génial d’avoir quelqu’un comme ça, très différent mais qui comprend l’autre.

 

Pour le moment, tu as sorti 2 clips sur cet album : celui de Queen et celui de Grid. D’autres à venir ?

À la fin du mois, juste après le concert de Londres, je vais tourner le clip de Fool.

 

Tu aimerais collaborer avec des artistes français ?

Avec Isabelle Huppert, oui. C’est peut-être mon actrice préférée. Je ne sais pas ce que nous pourrions faire ensemble.

 

Elle pourrait jouer dans un de tes clips.

Oui, peut-être. Tu sais, quand elle pleure mais que son visage reste stoïque, avec les larmes coulant sur son visage… Je la trouve géniale.

 

Tu écoutes quoi actuellement ?

J’ai écouté beaucoup de Fleetwood Mac et Stevie Nicks dernièrement. Je suis vraiment dans la période Stevie. Je regarde toutes ses performances. Je lis beaucoup de ses interviews. C’est tellement une dure à cuire : tellement ouverte mais en même temps forte. Je l’aime vraiment.

 

Tu joues ce soir à la Maroquinerie. C’est la première date de cette tournée en Europe. Comment tu te sens ?

Je suis très excité mais super jetlaggué et fatigué. Mais j’espère qu’à un certain moment de la journée je vais avoir le déclic. J’aimerais faire une petite sieste mais l’adrénaline fait que ça démarre d’un coup avant le concert. Peu importe que je sois fatigué, je serai prêt.

Le show a beaucoup changé. Je suis content que nous ayons pu faire cette tournée américaine parce que la façon dont je me sens maintenant est très différente de celle de la première représentation. J’étais maladroit avec ces nouveaux titres et c’est bien d’avoir eu quelques dates pour les avoir approuvés.

 

« Too Bright » est sorti le 23 septembre sur le label Matador Records.

Interview réalisée le 11 novembre.

Remerciements : Mike, Jean-Philippe.

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