"> Interview de Teenage Fanclub - Indiepoprock

Interview de Teenage Fanclub

Unis depuis 1989, les Ecossais de Teenage Fanclub ne sont pas tout à fait de la vieille école, et encore moins de la jeune garde. Entre deux âges, mais toujours à la page, ils nous reviennent enfin, lestés d?un contrat encombrant avec Sony, à la tête d?un nouveau label, PeMa, et forts d?un nouvel opus, « Man-Made ». Ce huitième album, enregistré à Chicago avec John McEntire, s?inscrit dans la grande tradition pop chère à Teenage Fanclub et, dans le même temps, entérine une certaine évolution. Guitares moins rutilantes, ch?urs plus discrets : la musique des « Fannies » s?est apaisée. En revanche, sur scène, la fraîcheur et la générosité du groupe sont restées intactes. Son grand retour sur une scène française, devant un public surexcité, le 30 juin dernier au Festival Mo?Fo, à Mains d?Oeuvres (Saint-Ouen, 93), l?a prouvé avec éclat. C?est le lendemain que nous avons rencontré trois de ses membres fondateurs, Norman Blake (guitare/voix), Raymond McGinley (guitare/voix) et Gerard Love (basse/voix), reposés et affables.

Vous avez donné un excellent concert, hier soir, à Mains d?Oeuvres. Le public était très réceptif et vous a fait un triomphe. Avez-vous également apprécié ce show ?
Norman :
Oui, nous n?avions pas joué en France depuis 10 ans et nous ne savions pas comment les gens allaient réagir. C?est d?ailleurs peut-être pour cette raison que l?attente était si grande et que tout le monde était si enthousiaste. Nous avons immédiatement pu échanger avec le public et c?était génial !

Pourquoi avoir tant attendu avant de revenir jouer en France ?
Raymond :
La dernière fois que nous avons joué à Paris, ça devait être en 1995, pour l’album « Grand Prix ». Depuis, ça n?a jamais été possible de tourner ici. Nous avons pourtant sorti trois albums entre-temps, et on se disait à chaque fois : « on retournera là-bas pour le prochain disque ». Mais cette fois-ci, nous sommes bien là !
Norman : Oui, car cette fois-ci, nous avons nous-même distribué le disque ici. Mais auparavant, pendant toute notre période chez Sony Music, les choses ne se sont pas déroulées comme nous l?aurions souhaité. C?était vraiment indépendant de notre volonté. Je suppose tout simplement que les antennes locales de Sony n?étaient pas intéressées par notre musique. Nous ne pouvions donc pas aller dans des pays comme la France.

Hier soir, vous avez joué une setlist assez nostalgique, comprenant beaucoup d?extraits d?albums comme « Grand Prix » ou « Songs From Northern Britain ». C?est lié à tout cela ?
Norman :
Oui, c?était intentionnel. Nous venons de tourner en Grande-Bretagne, où nous avons joué beaucoup de titres du dernier album. Pour notre dernier concert à Londres, nous avons même interprété le dernier album de bout en bout, puis les autres morceaux. Mais ici, comme nous n?avions pas donné de concert depuis 10 ans, nous voulions vraiment offrir aux gens les titres qu?ils n?avaient jamais entendus en live. Nous n?avons donc joué que quatre nouveaux morceaux.

Allez-vous poursuivre cette tournée ?
Raymond :
Oui, les prochaines dates seront en Suède, en Finlande, puis nous ferons une pause et repartirons aux USA. Ensuite, en octobre/novembre, nous reviendrons en France et un peu partout en Europe.
Norman : Techniquement, hier soir, nous n?étions pas à Paris puisque c?était juste de l?autre côté du périphérique [ndlr : Mains d?Oeuvres se situe à Saint-Ouen, aux portes de Paris et donc, à quelques centaines de mètres du périphérique]. Nous voulons donc revenir pour jouer à Paris même ! (Rires).

« Man-Made », votre nouvel album, s?est fait attendre très longtemps. L?une des raisons est, paraît-il, que votre contrat avec Sony vous obligeait à sortir une compilation avant de sortir un nouveau disque. C?est vrai ?
Raymond :
Pas exactement. Nous avions l?obligation de sortir un dernier disque pour Sony, quel qu?il soit. Cela aurait tout à fait pu être un nouvel album, mais nous ne le voulions pas. Et eux trouvaient un intérêt dans la sortie d?une compilation. Nous étions plutôt réticents, mais nous avons finalement accepté pour pouvoir mettre un terme à notre contrat avec Sony. Donc, nous avons sorti cette compilation, tiré un trait sur le passé, quitté Sony et enfin enregistré un nouvel album, dans un contexte autre que celui d?une major.

Pourquoi ne pas avoir continué de collaborer avec Sony ? Vous n?étiez plus à l?aise, chez eux ?
Norman :
En fait, nous avions signé avec Creation Records, pas avec Sony. Mais il se trouve que Sony avait entre-temps racheté Creation et avait une option sur notre contrat. Nous avons atterri chez eux par défaut, exactement comme Primal Scream ou les Super Furry Animals. Nous étions donc obligé de terminer notre contrat pour eux, sans l?avoir voulu et sans avoir jamais rien signé avec eux.

« Man-Made » est donc sorti sur votre propre label ?
Norman :
Oui et nous avons des distributeurs un peu partout, comme PIAS en France. Cela nous convient beaucoup mieux. Nous pouvons tout contrôler, ce qui d?après moi est la meilleure situation pour un groupe.
Raymond : Il y a des gens qui travaillent à notre promotion dans chaque pays et qui sont bien plus proches de notre musique. Sony, eux, préfèrent tout miser sur un seul groupe et sur un seul album, ce qui produit parfois un résultat affreux? (Sourires).
Norman : C?est très bien ainsi, nous nous sentons libérés. Si nous sommes ici après 10 ans d?absence, c?est justement parce que nous avons sorti le disque nous-mêmes.

Vous avez enregistré cet album à Chicago avec John McEntire, de Tortoise, qui joue un style très différent du vôtre?
Norman :
Il joue aussi au sein de The Sea And Cake, qui est un groupe pop. Il a donc une vraie sensibilité pop. Gerard avait collaboré avec John par le passé et nous avions aimé son travail pour Stereolab. Nous l?avons donc contacté pour lui proposer de venir à Glasgow. Il nous a répondu qu?il adorerait enregistrer notre disque, mais dans son studio, à Chicago. Nous nous sommes demandés combien cela allait nous coûter, puis nous y sommes allés.
Raymond : Son rôle était différent de ce qu?il peut faire en tant que musicien chez Tortoise. De plus, John écoute toute sorte de choses. Mais surtout, quelle que soit la musique sur laquelle il travaille, il le fait avec une certaine approche et c?est cela qui nous intéressait. Pour résumer, je crois qu?on ne peut pas l?identifier à un style de musique en particulier.

Vous pensez qu?il a eu une influence sur votre son ?
Norman :
Il y a évidemment sa marque sur cet album, même si au départ, il a bien précisé qu?il ne voulait surtout pas interférer dans notre processus créatif et dans nos choix d?arrangements. Habituellement, nous nous investissons beaucoup dans le mixage. Mais cette fois-ci, nous avons pu nous reposer sur John, en n?intervenant qu?à la fin du mixage, pour apporter quelques modifications. Il a donc pris une grande part dans tout cela.
Raymond : Le fait d?être à Chicago, dans son studio, a aussi beaucoup compté. John a donc eu une réelle influence, mais c?est quelqu?un d?assez calme, qui n?a pas un ego surdimensionné. Il y avait donc une certaine osmose.
Gerard : Et puis John n?a pas produit le disque, il l?a juste enregistré. Musicalement, il ne contrôlait pas tout.

Au final, « Man-Made » est plus intimiste que le reste de vos albums.
Norman :
Oui, dans le passé, nous avons utilisé beaucoup d?instruments et beaucoup de ch?urs sur certains titres. Cette fois-ci nous avons essayé de revenir à des arrangements plus simples. La meilleure preuve est que nous pouvons jouer toutes les chansons en live ! Et c?était voulu.
Gerard : Nous avons utilisé moins de reverb, notamment sur les voix.
Raymond : Oui, le résultat est sans doute plus doux, plus naturel. Moins chargé.

En effet. Vous composez tous les trois individuellement pour Teenage Fanclub, ce qui est rare pour un groupe. Et vous avez adopté une méthode très démocratique, puisque chacun apporte quatre chansons par album, tous vos disques comportant donc 12 titres. Comment parvenez-vous à vous imposer cette règle ?
Norman :
Nous jouons ensemble depuis longtemps et c?est tout simplement notre façon de travailler. Chaque groupe a sa méthode. Pour nous, cela fonctionne ainsi et je pense que c?est plutôt bénéfique. Les groupes à songwriter unique prennent le risque de perdre l?inspiration un jour ou l?autre, même si certains parviennent à être très prolifiques. Chez nous, la pression est moindre, chacun peut se concentrer sur ses compositions et en tirer le meilleur.

Et si jamais l?un d?entre vous quitte le groupe, que se passera-t-il ? Vos albums seront limités à 8 morceaux ?
Raymond :
(Rires). Ou alors chacun fera un album de quatre titres ! (Rires).
Norman : Ça n?est pas une mauvaise idée ! Sérieusement, si l?un de nous quitte le groupe, nous arrêterons probablement.

Teenage Fanclub existe depuis 16 ans et a toujours assumé sa différence, à l?écart de toute les modes qui ont pu se succéder depuis vos débuts. Comment l?expliquez-vous ?
Norman :
Nous n?avons jamais fait partie d?une scène quelconque. Nous ne nous sommes jamais senti proches de tout cela. Par exemple, pour nous, la « brit-pop » correspondait en réalité aux groupes londoniens, pas britanniques. Nous avons d?ailleurs nommé l?un de nos albums « Songs From Northern Britain », ce qui était ironique. Et puis Blur vivent à Londres mais Damon Albarn, qui se donne un accent cockney, n?est même pas originaire de Londres !
Raymond : Je crois que la « brit-pop » a surtout été construite par les médias britanniques, qui se félicitaient sans cesse de la qualité de la musique britannique, alors que les groupes eux-mêmes n?en demandaient pas tant. C?était donc de la pure invention de la part des médias !
Norman : Nous n?avons jamais été « grunge » non plus. Certains nous ont associé à ce mouvement, simplement parce que nous connaissions Nirvana et d?autres groupes grunge. S?il y avait un courant auquel nous pourrions être rattachés, ce serait les groupes de Glasgow : The Pastels, Belle & Sebastian, The Vaselines, Mogwai, et même Franz Ferdinand, etc?

D?ailleurs, la plupart des groupes Ecossais sont musicalement très éloignés des modes londoniennes !
Norman :
Oui, parce qu?à Glasgow, il y a une vraie communauté musicale, distincte de la scène londonienne. Glasgow est une petite ville, tout le monde se connaît. Autrefois, les groupes allaient s?installer à Londres pour chercher le succès. Mais maintenant, ce n?est plus le cas : Belle & Sebastian sont restés à Glasgow, et même Franz Ferdinand, Mogwai possèdent leur studio sur place?

Ceci dit, la musique de Teenage Fanclub est tout de même très marquée par la pop des années 60 et 70. Vous avez notamment beaucoup été comparés à Big Star, aux Beach Boys et aux Byrds?
Norman :
C?est vrai. Pour être honnête, nous aimons beaucoup la musique de cette époque. Mais nous sommes influencés par beaucoup d?autres choses, comme Wire, Stereolab, Kraftwerk…
Raymond : Ces comparaisons avec des groupes 60?s et 70?s viennent de notre goût pour la mélodie et les harmonies vocales. Personne ne nous a jamais comparés à Joy Division ou à Gang of Four, et pourtant nous les apprécions aussi ! De même que des groupes plus contemporains.

Par exemple ? Dans la scène londonienne actuelle, vous avez des préférences ?
Norman :
Oui, les groupes qui sont dans la lignée de Gang of Four, même si je doute qu?il y en ait un qui soit aussi bon que Gang of Four.

Tout à l?heure, tu évoquais l?ironie du titre de votre album « Songs From Northern Britain ». Vous semblez avoir un sens du second degré assez développé, cela se devine déjà à travers votre propre nom.
Norman :
Oui, c?est évident !
Raymond : Les noms de groupes et d?albums sont souvent un peu stupides. Je crois que tout ce qui n?est pas strictement musical ne doit pas être pris trop au sérieux. Et pour nous, c?est difficile de ne pas dissocier les chansons de tout ce qui les entoure.
Norman : Sonic Youth ont aussi un grand sens de l?humour, Thurston Moore est un type très drôle. Il met beaucoup d?ironie dans sa musique et cela n?est pas du au hasard. Cela renvoie à sa personnalité et renseigne sur ce qu?il est réellement.
Raymond : Après tout, difficile de songer à un titre d?un album qui soit vraiment bon !
Norman : Mon titre d?album préféré est « Beethoven Was Deaf », de Morrissey. J?aime l?idée que l?on ne sache pas comment l?interpréter. Beethoven était sourd donc sa musique est nulle ? Ou Beethoven était sourd donc c?était un génie ? (Sourires). Ce titre est vraiment ambigu !

C?est amusant que tu aies cité Sonic Youth. Il y a une proximité évidente entre vos deux noms?
Norman :
Oui, quand on y pense, leur nom est ridicule. Mais c?est un clin d?oeil. Et c?est devenu un superbe nom, grâce à ce qu?en ont fait les gens qui l?ont porté.

Chroniqueur