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Le 6 février dernier, La Carène accueillait Bertrand Belin. Une programmation comme un rêve musical incarné en première partie par Savanah.
Savanah qui restitue sur scène le spleen envoûtant de sa musique, parfait concentré de dreampop entre Beach House et le folk brut de H-Burns – ce qui n’a rien d’étonnant -. Pourtant, au-delà de ces racines évidentes, ce que l’on entend possède une force singulière. Une fragilité étrange, marqueur lynchéen que la musicienne transforme en sublimes mélodies, comme des songes, des envolées hypnotiques traversées par une douce, mais tenace, électricité.
La beauté des chansons – de son premier Ep, « Désillusions » – s’impose dans une douceur enivrante. Tout ce qu’elles portent, sentiments défaits, mélancolie profonde, inondent La Carène, et transportent dans une ambivalence à pleurer. Entre tristesse et lumière accueillante, comme pour dessiner des états d’âme tout en clair-obscur. Dans lesquels les rêves ne sont jamais d’une seule couleur, mais toujours des mystères. Et l’on découvre alors une artiste à l’univers folk complexe et totalement séduisant. Où la peine côtoie l’énergie de vivre.

Bertrand Belin vient prendre la suite de ce voyage intérieur, et pose immédiatement toute la grâce puissante d’un répertoire devenu essentiel. Le concert déroule essentiellement Watt, ses fulgurances poétiques, ses désordres intimes, dans un mélange de plus en plus cohérent entre musique hybride – place prédominante des claviers, déflagrations organiques – et présence scénique à l’ambiguïté affolante. Si Bertrand Belin est un Front Man au charisme dévastateur, il maintient toujours une curieuse distance ; quelque chose d’indéfinissable qui irradie littéralement la grande salle de La Carène.

Habité – hanté ? – par des compositions, sublimées par des musiciens d’exception, il investit la scène avec un naturel doucement inquiétant, terriblement attachant. Au carrefour d’une électronique sophistiquée et d’un rock magnétique, il incarne sa poésie au contenu – en apparence – impénétrable, mais débordante de réminiscences, souvenirs brillants ou sombres. Sur le fil toujours d’une présence étrangement fragile et surpuissante. Bertrand Belin joue merveilleusement bien de la guitare, danse, propulsant la Carène dans les méandres captivants d’une réflexion en mouvement, que la musique souligne avec finesse et force soudaine.

Sur le fil toujours d’une tension contenue, qui s’écrase contre les nuances d’un univers entre parfaite maîtrise et accidents. Comme si Bertrand Belin livrait sur scène la même chorégraphie intellectuelle qu’il explore dans ses livres. La scène devient le lieu d’un combat intérieur totalement canalisé ; lieu où se joue bien plus qu’un concert, mais la mise en abîme des incidents qui traversent les vies. Huis clos où explose juste ce qu’il faut d’énergie rock pour saisir la violence d’une prédestination transformée en liberté. Comme Watt, le personnage de Beckett , Bertrand Belin transperce l’obscurité. « Il bouge, revient, se défait, se refait » sur la scène, avec une élégance affolante. Entre métaphysique et frontalité sonique.

Crédit Photographies : © Mona PREMEL
Crédit photo : © Mona PREMEL