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La 33ème version été du festival malouin vient de se clore. Il faut désormais penser à coucher sur « papier » un report qui n’aura, comme à chaque fois, rien d’objectif. Trois points auront pourtant réussi à mettre « presque » tout le monde d’accord. Quatre jours de soleil, ça change un week-end. Aucune annulation, ça change un festival. Pulp, ça change la vie.
C’est à Astrid Sonne que revient l’honneur d’ouvrir à la Nouvelle Vague. Sur scène : deux violonistes et une micro-boite à rythmes. Un setup minimaliste à première vue. Sauf que les deux joueuses réussissent à donner tellement de matière et de consistance à la musique que l’on oublie très vite ce détail. Un set très pop, réalisé avec une instru électro-classique. Voilà une première proposition qui sort des sentiers battus. Clairement.

Dominique A, c’est un peu le (p)résident du festival. Passé par Saint-Malo pour la première fois en 1993, il y est revenu en 1995, 2009, 2012 (2x), 2019. Et cette année donc, pour deux concerts. Le premier a lieu en salle. Une formule inédite, en trio, avec contrebasse, piano, et guitare. Ce qui est magique avec lui, c’est que chacune de ses tournées donne lieu à une remise en cause totale de son travail et de son œuvre. Possible donc de le voir dix fois de suite tout en assistant à dix spectacles complètement différents. Et ce qui est encore plus magique, c’est qu’à chaque fois, il fait du Dominique A. Sa patte se reconnait immédiatement, le public est dépaysé, mais jamais perdu. Mention spéciale à son morceau Le Sens, dans une version bossa qui aura laissé tout le monde stupéfait.

En marge du festival se tient aussi une exposition, toujours en rapport avec la musique dans la Tour Bidouane. Cette année, c’est WAITING ROOM – DANS L’ATELIER DE SÉRIGRAPHIES DE CONCERT DE GUILLAUME FRESNEAU. De très belles illustrations, réalisées exclusivement pour une date, ou pour un groupe.

On retrouve Dominique A, infatigable, sur la Plage en DJ set. Un exercice tout nouveau pour lui. Il est venu avec son sac de vinyles et propose une playlist tirée directement de ses étagères. Un moment de partage vraiment agréable où il fait découvrir au public ses pépites, qui tournent pas mal autour de rythmes bossa (encore).

C’est Ellie O’Neill qui lance réellement les concerts sur la Plage. Un set minimaliste, voix / guitare. Délicatement « folky » et tout en légèreté. Idéal face à la mer avec le soleil.

Premières notes dans le Fort avec Memorials . Le concert aura été un peu en deçà des attentes. La faute à un set un peu moins carré que prévu, et un énorme et très looong morceau en plein milieu. En impro, ou presque, il aura mangé une partie trop importante de la playlist.

Black Country, New Road, aura, par contre, répondu présent. Les six musicien·e·s ont un niveau technique hors du commun, c’est indéniable. Les instruments défilent à longueur de concert. Guitare, violon, batterie, clavier, basse, flûte, etc. Au dernier recensement, ce sont au moins 18 ustensiles qui sont passés de mains en mains. Si la prestation a été lumineuse (avec un soleil taquin en plein visage), c’est bien May Karshaw (clavier, accordéon, basse) qui a crevé l’écran. Ses parties en solo auront permis de mettre en avant son chant puissant, débordant de variations et son jeu de clavier toujours tendu, juste et qui n’a quasiment aucune limite dans les émotions. Le seul reproche qui pourrait être fait à la prestation est un côté justement un peu trop pro. Qui aura été démenti lorsque, sur un morceau, un mauvais preset du clavier est venu mettre un caillou (microscopique) dans cette magnifique mécanique.

La Femme, c’est toujours un sujet un peu clivant. Force est de reconnaitre que cela reste une valeur sûre d’un point de vue ambiance. C’est chanté en français, ça court dans tous les sens, c’est généreux. Et puis le « son » La Femme, c’est identifiable en quelques notes. Au final, ça donne un moment assez foutraque sans trop de prise de tête. Ne serait-ce pas ça qui compte le plus ?

Wu Lyf. Voilà une sacrée surprise de la prog. Un groupe qui ne donne plus aucune nouvelle depuis près de 15 ans, après avoir affolé toute la scène indé. Aucune raison donc de bouder son plaisir. Et du plaisir, il y en a eu. Ellery James Robert, qui était déjà passé par le festival avec LUH, est un showman rompu, et un chanteur hors pair. Résultat, un moment d’une intensité monstre, sans aucun temps mort, qui aurait mérité un passage sur la grande scène. Un concert qui aura mis les nostalgiques comme les néophytes d’accord.

King Krule, tout comme La Femme (mais pas pour les mêmes raisons), restera un concert assez clivant. Ici, un set assez plat, manquant de variation et de relief. Pas tellement différent de ce qu’il fait sur album. Ni satisfaisant, ni décevant.

Bolis Pupul aura été une petite déception. Non pas que le set soit raté, loin de là, mais la mayonnaise n’a pas vraiment pris. Le son, l’envie, le spectacle, rien n’était mauvais, c’est peut être la fatigue qui commençait à se faire sentir qui aura eu raison de ma motivation.

Pour Overmono, par contre, aucune attente particulière. Un « grand nom » un peu surprise sur l’affiche qui ne déclenche pas grand chose, que ce soit sur album ou sur scène.

Le vendredi après-midi, place au traditionnel tournoi de foot sur sable (S.A.N.D). Je ne peux honnêtement pas écrire ce report sans mentionner la victoire de notre équipe, The Avalanches. Une équipe qui aura galéré à trouver assez de joueurs pour participer, mais qui au final aura réussi un recrutement de qualité dans des lieux improbables. Merci encore à toute l’organisation pour ce moment de détente !

Porridge Radio, c’est avant tout Dana Margolin. Et Dana Margolin, c’est avant tout une voix. Avec elle, chaque morceau semble être, non pas celui de la fin du concert, mais bien celui de la fin du monde -avec le soleil rouge qui commençait à se coucher, on n’en était pas loin d’ailleurs. Une intensité rarement égalée, alors même que la chanteuse semble balancer ses paroles sans y faire attention. Pas de manières ou de minauderies. Ici c’est brut et naturel. Lors de leur dernier passage au Fort, en 2022, j’avais justement trouvé la prestation trop intense pour le moment (tout début de soirée, petite scène). Il semble que cette fois, les conditions étaient bien plus favorables. Et ça fait grandement plaisir. D’autant que, comme le groupe l’a annoncé il y a quelques mois, ce sont les dernières fois où la formation se produit. Ce concert était leur dernier en France, ce qui a probablement offert un petit surplus d’émoi.

Gans a débarqué au Fort avec à peine plus de trois morceaux disponibles en écoute. C’était donc un peu la surprise pour tout le monde. Ils n’auront pas mis longtemps à montrer ce qu’ils savent faire : beaucoup de bruit. En ambianceurs généreux et infatigables, les 2 anglais ont très vite trouvé leurs marques. Le duo basse / batterie (avec une jolie disposition sur scène) envoie du lourd sans se poser de question. Le chanteur n’hésite pas à donner de sa personne et se retrouve dans le public. Encore un moment tonique dans cette soirée qui se lance sous le signe du rock sans concession.

Des concessions, ce n’est pas Yard Act qui va en faire non plus. Leur frontman, James Smith, a pris cette bonne vieille habitude de parler, chanter et bouger sans arrêt pendant le show. C’est exactement ce qu’il a offert au public ce soir. Une opulence sans bornes, un son toujours aussi captivant et rythmé. Encore un gros concert, et c’est loin d’être fini.

En 2016, lors de la Route du Rock hiver, le festival proposait de voir Pulp, a Film About Life, Death & Supermarkets. Un documentaire qui retraçait la journée de (ce qui aurait dû être) leur dernier concert à Sheffield en 2012. Parmi les petites phrases, l’une d’elle est de Candida Doyle. Elle y explique le bonheur qu’elle ressent de jouer ce concert, mais aussi combien cela devient difficile pour tous les membres de jouer avec l’âge, les muscles qui ne répondent plus comme avant, l’arthrose. Bref, revoir Pulp en vrai tenait du miracle.
Et puis le miracle eut lieu. Pulp reprend la route, et Pulp passe par Saint-Malo. Un concert ultra attendu (le festival est compet ce soir-là), et qui aura dépassé toutes les attentes. Musicalement d’abord. 1h30 de morceaux récents et beaucoup moins récents. Un mélange parfait entre nostalgie (les désormais classiques Disco 2000 et Common People scandés par le public) et morceaux plus récents (quelques pépites de « More »). Et puis le spectacle Jarvis Cocker, qui à lui seul vaut presque le voyage. Il donne de sa personne, sans retenue. Danse autant que possible, parle avec le public (en français autant que possible) de l’histoire du groupe, de l’histoire des morceaux, et de petites histoires sans connexion. Il distribue des Mars (!). Pour faire simple, une masterclass, à tous les niveaux. Chapeau bas et merci.

Frankie and the Witch Fingers, c’est un peu la caution garage de la soirée. Toute ressemblance avec Thee Oh Sees est absolument normale. Un chanteur-guitariste en maillot de bain, qui tient sa guitare au niveau du cou. Un son fort, rapide, puissant. Des morceaux courts, tendus. Et une énergie débordante, c’est aussi ça qui fait que Frankie and the Witch Fingers sort du lot. Dylan Sizemore, notre guitariste en maillot, n’y va pas de main morte sur l’engagement. Que ce soit devant le micro ou au milieu de la foule, le set de 55 minutes est mené tambour battant. Décidément, ce vendredi aura été clairement rock !

La prestation de Maria Somerville aura laissé un petit arrière goût de trop peu. Un peu timide, dans la retenue, moins entrainante que sur album, la musique de la chanteuse irlandaise peine à prendre son envol sur scène. Dommage, car ses compositions sont pourtant d’excellente facture.

Le concert de Fine sera lui aussi une petite déception, le groupe étant assez mal calibré pour la grande scène. Déjà, musicalement, la prestation donne plus vers l’intimiste et la proximité, on est bien loin de La Femme en somme. Attention, l’interprétation n’est pas à mettre en cause, loin de là, et les morceaux sont clairement très beaux . Et puis physiquement, la formation est regroupée au centre, ce qui laisse un espace vide énorme. Une inversion des 2 premiers noms aurait été bienvenue, mais les contraintes des artistes / techniciens / organisateurs nous dépassent forcément.

M(h)aol par contre n’a aucun problème d’occupation de l’espace. M(h)aol prend toute la place disponible sur la petite scène. Sans pour autant bouger et sauter dans tous les sens, chaque membre participe à faire de cette petite bombe punk une fête de chaque instant. Et ce qui aura marqué les esprits, c’est cette capacité à trouver le temps d’improviser un texte entre chaque morceau. Pour parler de tout, ou de rien (Spotify et son patron en auront quand même bien pris pour leur grade). La charge musicale, combinée à la charge narrative, voilà qui place ce concert très haut dans le classement du week-end.

Le spectacle de Trentemoller aura lui aussi été unanimement plébiscité. Par les fans hardcore qui auront trouvé leur compte, et par les néophytes qui découvraient tout juste la formation (je me place dans la seconde catégorie). Un habile mélange électro rock, comme la Route du Rock sait souvent en proposer. Un concert où le groupe aura joué sans arrêt entre des morceaux posés, et des moments d’envolées sonores. Difficile de rester insensible à ce monsieur qui mérite une plus large reconnaissance.

Suuns lâche les chevaux. Enfin, un peu. Déjà passés par le Fort à 3 reprises (plus une fois pour la version Hiver), les Canadiens viennent en terrain connu. Et à chaque fois, cette même sensation : le groupe le plus frustrant du monde sur scène. Des morceaux magnifiques, des montées captivantes et absorbantes, jusqu’à l’explosion… qui n’arrive jamais. Qui n’arrivait jamais, pour être exact. Car cette fois-ci, ils ont décidé de donner à quelques uns de leurs morceaux une fin en apothéose. Pour être franc, j’attendais ca avec grande impatience. Suuns a donc réussi à proposer une toute nouvelle expérience à l’auditeur, et rien que pour cela, chapeau !

Gros morceau de la soirée, Kraftwerk reste une expérience tout autant visuelle que sonore. Le groupe ne bouge pas sur scène, c’est un fait. Chacuns derrière leurs pupitres, les membre jouent leurs partitions. Point final. En fond, ce sont des vidéos, généralement les clips des morceaux, qui sont diffusées. Vidéos d’origine, bien entendu, donc complètement datées. Ceci dit, elles l’étaient déjà à leur sortie. La fameuse patine « retro-futuriste ». Et enfin leur musique. Qui garde ce côté minimal, et dont pourtant tant d’artiste se revendiquent encore aujourd’hui (il suffit de regarder la saison 11 de American Horror Story, show à succès diffusé sur Disney+ pour s’en convaincre. Le morceau Radioactivity est utilisé tel quel dans le final, et garde une puissance phénoménale, 50 ans après sa sortie). Un concert suspendu dans le temps, qui aurait pu se jouer 20 ans avant ou 20 ans après.

Sega Bodega était l’artiste le plus intriguant de la programmation. Entre ses bons morceaux et ses mauvais morceaux, il y a un différentiel que je trouve énorme. Tantôt une électro dansante et inspirée, tantôt un reggaeton du plus mauvais goût. Ce soir, c’était plutôt mauvais goût, et aucun moment du show n’a relevé le niveau. Grosse déception.

Camilla Sparksss sera pour moi le dernier show du week-end. Certain·e·s ont encore beaucoup d’énergie à dépenser en ce quatrième soir de fête. Camilla fait partie de ces gens. Un aftershow qui tire un peu dans tous les sens, mais qui a le mérite de garder le public en éveil.

Pour tirer un bilan (tout personnel) de ces quatre jours, il y aura eu le meilleur concert, Pulp, et de loin. Côté surprise, la prestation de Trentemoller aura largement dépassé les attentes. Le coup de cœur ira à Porridge Radio, pour son apparente simplicité et facilité à véhiculer les émotions. Les autres bons points sont distribués à Black Country, New Road et M(h)oal, Wu Lyf, qui auront assuré le show (chacun dans leur registre).
Un merci général s’impose à l’organisation, aux bénévoles, techniciens, agents de sécu, photographes (et tous les autres corps de métiers). Et puis un merci particulier aux rencontres faites sur le weekend. Que ce soit pour discuter 5 minutes, 3 heures, ou toute une soirée, c’est toujours un plaisir de se mêler à cette foule hétéroclite, mais qui marche dans la même direction : de l’humain bordel, de l’humain !
Toutes les photos sont de Brice Delamarche (allez voir son travail, en plus d’être bon, il est très sympa) sauf Ellie O’Neill, Black Country, New Road, Yard Act, Sega Bodega (Nicolas Joubard), Frankie and the Witch Fingers (Titouan Massé), Suuns (Mathieu Foucher), exposition (moi-même)