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En ces pages où l’indie-pop règne en grande maîtresse, on oublie parfois à quel point le hip-hop peut être grand : voici l’occasion rêvée de remettre les pendules à l’heure. Loin des singeries de pitoyables marionnettes comme Sexion d’Assaut, le rap, le vrai, investit La Machine pour une soirée mémorable, avec en grand maître de cérémonie l’Américain Sage Francis.
La soirée commence assez tôt et La Machine, grande et belle salle jouxtant le Moulin Rouge, est encore loin d’afficher complet. C’est donc devant un parterre clairsemé que les Binary Audio Misfits délivrent leur mélange rock / rap. Déjà convaincante sur disque, la formule fait mouche sur scène, grâce d’abord au métier des musiciens d’Expérience, qui fournissent une section rythmique robuste et puissante. Les MCs texans complètent le groupe toulousain pour délivrer un crossover équilibré et hautement énergique. Tout n’est pas réussi ( le final Lâchez les chiens, trop long, est un peu pénible ) mais les morceaux les plus entrainants (Brain Drain Generation, Get Loud Or Get Dyin’) remportent la mise : une très bonne première partie.
Quelques minutes plus tard, le massif B. Dolan fait son entrée sur scène ; son set sera bref mais intense. Après un bref round d’observation, en quelques minutes, le MC réussit a mettre le public dans sa poche. Avec beaucoup d’humour, B. Dolan narre les mésaventures de sa tournée française avec Sage Francis, jalonnée par des hôtels plus minables les uns que les autres et émaillée par la découverte des grèves de transports, un choc culturel pour des Américains et surtout une plaie quand il s’agit de se déplacer chaque jour dans un pays différent. Les tweets de Dolan (@bdolansthoughts) au cours de son voyage en France montrent à quel point le voyage lui a semblé pénible ; malgré cela, il assure un show impeccable, tant grâce à ses morceaux que lors d’intermèdes plus proche du slam où sa technique s’avère littéralement soufflante. On regrette de le voir quitter la scène si tôt…
Revêtu d’une cape et d’une perruque, Sage Francis arrive enfin sur scène. Compte tenu de l’évolution prise sur son dernier album, où le MC s’éloigne du rap pour se rapprocher du rock et du folk, on se serait attendu à le voir accompagné d’un groupe. Il n’en est rien et c’est seul sur scène que Francis va assurer le show. De fait, outre deux morceaux, "Li(f)e" ne sera pas abordé plus avant alors que les albums précédents sont revisités en profondeur. Dès le début du concert, Sea Lion et Escape Artist rappellent d’ailleurs les plus belles heures de "A Healthy Distrust".
Il n’y aura pas un seul temps mort. Par le simple pouvoir de son flow, Francis prend le public en otage, tour à tour spectaculaire, intime, discret ou démonstratif : galvanisant de bout en bout, son concert est de ceux qui vous remplissent d’énergie pour la semaine, le mois, l’année… A tel point que lorsque le rappel arrive on regrette déjà que le spectacle se termine. B. Dolan rejoint le Sage sur scène pour quelques morceaux d’anthologie (One Breath Left), puis vient le dernier morceau, le magnifique The Best Of Times, composé par Yann Tiersen.
Voilà qui devrait combler l’assistance : il n’en est rien et bon nombre d’irréductibles continuent à réclamer plus. Il faudra que le public fasse preuve d’obstination pour obtenir un deuxième rappel (alors que les lumières avaient été rallumées dans la salle, ce qui en général est un moyen poli d’indiquer la sortie).
"Reluctantly returned to the stage for 2 encores because the Paris crowd would NOT stop chanting. Problems -#TheseAreTheGoodOnesToHave MERCI" : ainsi que l’indique ce tweet posté peu après le concert, c’est visiblement pris de court que Sage Francis revient. Il cherche quels morceaux il pourra nous offrir, puis achève son set par deux chansons anciennes et un dernier intermède spokenword tout aussi bluffant que les précédents. Après un dernier salut, il descend de scène et prend le temps de discuter et de prendre des photos avec les spectateurs. La classe, on l’a jusqu’au bout ou on ne l’a pas.
Après le concert, avant de se faire ramener à la porte par les videurs de La Machine, on peut passer un peu de temps avec B. Dolan ou B.A.M. qui proposent leurs albums à la vente. Des concerts généreux, de la simplicité et de l’échange avec le public : cela ne devrait-il pas être toujours comme ça ? A l’extérieur de La Machine, on retrouve la pluie et les gaz d’échappements, mais qu’importe, on a passé une putain de soirée énorme. Le hip-hop est grand, Sage Francis est son prophète.