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Affiche exceptionnelle ce 11 novembre au Bataclan : avec Shearwater et A Silver Mt Zion, ce sont deux visions d’un rock habité, enflammé qui se succèdent sur scène. Le folk-rock racé et fougueux de Jonathan Meiburg (Shearwater) et les siens s’inscrit dans la tradition des grands classiques américains, tandis que la troupe menée par le messianique Efrim Menuck pratique une musique plus expérimentale, dans la lignée de Godspeed You ! Black Emperor (auquel certains membres ont appartenu).
Fondu au noir classique, et Shearwater arrive sur scène à l’heure. Jonathan Meiburg s’est laissé pousser les cheveux, très utile lors de mouvements capillaires bien classiques dans le rock indé. Posé sur son petit tabouret, face à son clavier, il laisse ses doigts parcourir les touches, faisant sortir les premières notes sublimes de On The Death Of The Waters, titre d’introduction de l’exceptionnel cinquième album du groupe sorti cette année ("Rook"). Suivent Red Sea, Black Sea et Rooks, avec le banjo, interprétés avec force. Mais les sourires sont encore discrets et le groupe enchaîne (à mon goût) un peu trop rapidement ses chansons, sans suffisamment laisser libre court à toute expérimentation bien connue de la scène. Mais voilà, Shearwater ne fait que la première partie. Petit à petit le groupe se détendu, dit quelques mots au public, tout en jouant un set très sécure avec les chansons phares des deux derniers albums comme Century Eyes, Leviathan Bound, I Was A Cloud, Seventy-Four, Seventy-Five. Hail, Mary et The Snow Leopard sont les temps forts du set, jouées avec force et énergie. C’est avec respect et silence que le public laisse le groupe communier avec lui. Dans un dernier salut au public, Meiburg, Thor (batteur au goût prononcé pour les chemises sans manches et la coupe de cheveux à la Jon Bon Jovi) et les autres quittent la scène pour laisser place au groupe que tout le monde ce soir-là semblait attendre.
Dès son entrée sur scène Efrim indique que cette date est la dernière d’une longue tournée, et présentent à l’avance ses excuses pour la fatigue du groupe. Véritable crainte ou fausse modestie, on ne saurait trancher, mais cette fatigue ne se ressentira pas réellement au cours de ce concert de très haut vol. Durant près de deux heures, A Silver Mt Zion enchaînera… huit morceaux, pour combler un public acquis d’avance à sa cause. Après des débuts en douceur (Take These Hands), le groupe développe la splendeur ravagée de sa musique sur God Bless Our Dead Marines et Black Water Blowed / Engine Broke Blues. Au-delà de la beauté pure de leur musique, c’est l’intensité insensée de l’interprétation qui impressionne : tous les membres du groupe semblent vivre pleinement chaque seconde de leurs morceaux, et les passages chantés en choeur (le canon est un motif récurrent chez A Silver Mt Zion) le sont avec une ferveur captivante, qui rappelle celle d’Arcade Fire dans un autre style. Imprécateur possédé, écorché vif habité, Efrim Menuck donne de la voix comme on hurle à la Lune. On parle souvent de blues pour décrire, faute de mieux, la musique du Silver Mt Zion ; ces très longues chansons, faites de successions d’ambiances, où le chaos métalliques peut succéder à des plages de calme à la beauté ravagée, n’ont certes pas de rapport direct avec les douze mesures classiques, mais cette expression d’émotions à fleur de peau évoque effectivement, pour reprendre une expression de Janis Joplin, un blues cosmique.
Quelques mécontents quittent la salle en cours de route, visiblement rétifs à une ambiance quasi-religieuse, la majorité acclame à tout rompre à la fin de chaque chanson ; de véritables ovations qui semblent parfois surprendre le groupe lui-même (la violoniste Jessica Moss en paraît parfois interloquée !). La relation entre le groupe et le public est celle d’un véritable échange ; Efrim n’hésite par ailleurs pas à instaurer le dialogue entre les morceaux, comme pour désamorcer la formidable tension créée par sa musique. Les grandioses Microphones In The Trees et Horses In The Sky précéderont There Is A Light (une nouvelle chanson), avant que le groupe ne quitte la scène après un Metal Bird d’anthologie.
En guise de rappel, c’est bien entendu le très attendu 1 000 000 died to make this sound, dans une version d’une intensité incroyable, qui achèvera les spectateurs. Le groupe quitte la scène sur une dernière ovation, expression de la gratitude d’un public sonné par tant d’intensité. Malgré la fatigue, et malgré certaines difficultés à adapter leur interprétation suite au départ de certains membres, le Silver Mt Zion est parvenu à créer des instants rares, bien trop rares, de ceux qui, littéralement, élèvent l’âme. Ce groupe, plus que jamais, est vital.
Par Cécile et..