"> Sufjan Stevens @ Paris (L'Olympia) - 09/052011 - Live Report - Indiepoprock

Sufjan Stevens @ Paris (L’Olympia) – 09/052011


Nous sommes des fœtus dans l’utérus sonique de Sufjan Stevens, embryons dérisoires suçant avidement les bribes de son génie à travers le placenta de sa musique, têtards étiques agitant désespérément nos flagelles dans le liquide amniotique de ses chansons, trop grandes pour ce monde, trop ambitieuses pour ne pas concasser l’espace confiné de nos crânes […]

Nous sommes des fœtus dans l’utérus sonique de Sufjan Stevens, embryons dérisoires suçant avidement les bribes de son génie à travers le placenta de sa musique, têtards étiques agitant désespérément nos flagelles dans le liquide amniotique de ses chansons, trop grandes pour ce monde, trop ambitieuses pour ne pas concasser l’espace confiné de nos crânes étriqués. Sufjan Stevens abolit la frontière du bon et du mauvais goût, osant nous faire gober l’outrance la plus grossière avec un sourire de premier communiant et quelques-unes de ces folk-songs pour lesquelles on serait prêt à sacrifier les derniers spécimens d’une espèce en voie de disparition (de toute façon, biodiversité mes burnes, notre futur est cybernétique, l’Evangile selon Saint-Sufjan est ainsi écrit).

Pokémon légendaire de l’indie-folk, l’artisan Sufjan Stevens a évolué pour se muer en SUFJANSTEVENS, monstruosité post-moderne et/ou rétro-futuriste, l’humble homme orchestre devenant un être de spectacle pur doué de l’incroyable pouvoir de se rouler à terre en vêtements fluorescents tout en restant plus classe que Johnny Depp savourant une tasse de thé Gyokuro Suprême. SUFJANSTEVENS, déité protoplasmique de la pop moderne, Cthulhu musical dont les échafaudages soniques défient les préceptes de la géométrie euclidienne, commande à la foule instrumentalisée des dévots valétudinaires, lui impose deux heures de bacchanale païenne avant de lui laisser goûter à l’hypothétique rédemption d’un céleste John Wayne Gacy Jr et la foule obéit, la foule acquiesce, la foule acclame, la foule éructe, la foule jubile, la foule exulte, se repaissant avec délectation d’une emphase qu’elle jugerait émétique en toute autre circonstance. Tels les habitants de l’Innsmouth lovecraftienne, débiles et inhumains à force de consanguinité et de vénération d’idoles maudites, les spectateurs de l’Olympia, d’une terrifiante uniformité faite de chemisettes cintrées à carreaux et de mèches crénelées surplombant des bésicles rectangulaires, communient dans une extase tribale qui atteint son apogée lors d’un Impossible Soul irréel, créature de Frankenstein sonore, assemblage impensable d’un cerveau pop, de bras rock, d’un torse funk, d’un pelvis soul et de jambes techno, vivisection innommable prenant vie devant nos oreilles ébahies. Le corps agité de soubresauts comme le plus habité des prêcheurs de Harlem, SUFJANSTEVENS copule alors avec le public avant de l’abandonner dans un coma post-orgasmique où l’extase le dispute à la honte de se sentir souillé.

Acclamant SUFJANSTEVENS comme le Messie, la foule signe peut-être l’arrêt de mort de sa raison d’être, de cette certitude de se montrer apte à goûter l’hostie d’une musique qui échappe au plus grand nombre. Ce soir, avec ma chemisette et mes bésicles, assistant, mi-admiratif, mi-horrifié, au sacre insane d’une icône absurde, j’ai eu la perception très nette de la fin d’un monde, un monde où l’élégance ne se manifestait qu’à ceux, opiniâtres, qui savaient la chercher, où l’audace musicale et le grand spectacle étaient encore antagonistes, un monde dans lequel la tectonique des plaques soniques nous autorisait encore à distinguer le continent pop du continent variété plutôt que de nous proposer une Pangée unique et effarante, un monde où les engoulevents entonnaient en chœur le refrain de BigMouth Strikes Again des Smiths. Désormais, l’audace musicale la plus radicale, la finesse de composition la plus extrême et la grossièreté synthétique la plus inexcusable ne font plus qu’une.

Bienvenue dans un monde où les Knackis ont le goût de truffe, où la Valstar taquine le Billecart-Salmon, où Brian Wilson entonne un duo avec Mylène Farmer : bienvenue dans le monde de SUFJANSTEVENS.

Chroniqueur
  • Publication 215 vues10 mai 2011
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