Interview de JP Nataf

Après un concert grâcieux début décembre à l’Ouvre-Boîte (Beauvais), nous retrouvâmes le sympathique JP Nataf (ex-chanteur des Innocents et auteur récemment d’un album solo, « Plus de sucre ») pour une rencontre plus qu’intéressante…

Tout d?abord, bravo pour le concert?
Merci !

Est-ce que tu peux évoquer la transition entre ton « ancien orchestre » et ta carrière solo ?
Je suis quelqu?un qui a construit sa vie autour d?un groupe, à 12 ans j?ai décidé que je ferais un groupe de rock, c?était une espèce d?esthétique de vie idéale et fantastique, et quand il a fallu que je remette les pieds sur terre, j?avais? 38 ans. Forcément, ça a été super violent. Une espère de chimère adolescente, il se trouve que je n?ai pas vu le temps passer, je me suis retrouvé à donner 20 ans de ma vie à une espèce de fantasme adolescent.

Un peu dans une bulle ?
Ouais, vraiment dans une bulle, violemment dans une bulle. Paradoxalement, j?ai plus grandi là-dedans que je n?ai grandi dans la vraie vie. J?ai appris dans le groupe, en bien ou en mal (on a eu des périodes fastes, et d?autres plus grises) des tas de choses sur la vraie vie, sur la réalité, sur le fait d?avoir à se battre, etc? Je pense d?ailleurs être un musicien beaucoup plus mûr que je ne suis un être humain mûr, j?ai un vrai regard sur la société qui m?a élevé, et il se trouve que c?est la société du spectacle.

Et qu?est-ce qui a fait éclater la bulle ?
Le départ de Jean-Chri, car c?était une bulle affective, un cocon qui était peut-être la famille que j?avais pas eue moi, et finalement je me suis beaucoup amusé car le cadre était très strict, à vrai dire il y avait les limites du groupe : une basse, 2 guitares, batterie, là-dedans on s?est très vite arrêté sur une espèce d?esthétique « Beatles-Crowded House-Byrds », j?ai passé 15 ans là-dedans, comme un peintre qui décide de ne peindre que sur du 56×23, à l?aquarelle.
Plus il y a de limites, plus tu es libre, et étonnamment, on a pris beaucoup de plaisir. Le succès qu?on a eu à un moment nous a menés très proches des choses dont tu rêves quand tu es plus jeune : savoir que tu parles à plein de gens, que tu es respecté dans ton milieu, ?
Le jour où le groupe s?est arrêté, j?ai mis 2 ans à redescendre, et je me suis dit « putain t?as quand même pas à rougir de ça », parce qu?aucun de nos 4 albums ne se ressemble, à chaque fois on a essayé de pousser plus loin, on a profité de ce qu?on nous donnait, et quand on avait dit de façon très présomptueuse : « le succès nous intéresse à partir du moment où ça nous permet de payer le prochain album », finalement on l?a fait, sans le vouloir. Par exemple, le succès de « Fous à lier » nous a amené à faire un disque plus proche de nos obsessions sonores, qui était « Post-Partum », celui-là nous a permis d?aller encore plus loin, et après moi j?étais dans une espèce d?utopie qui était « le groupe à 2 voix », où on s?en fout de qui chante?

A la Lennon-Mc Cartney ?
Voilà ! C?est très présomptueux, mais il y avait la volonté d?aller vers ça, par contre j?en ai souffert, car les gens n?ont pas compris. L?idée était d?ouvrir. Je ne reste pas sur mon ego, j?avais envie de partager. Et comme c?était une anomalie que « Fous à lier » ait marché autant, c?était une anomalie que celui-là (le dernier album du groupe, « Les Innocents ») ne prenne pas du tout, parce que je pense qu?entre-temps l?industrie du disque s?est refermée, et on arrivait avec un truc qui allait peut-être un peu trop loin.
Sauf que Jean-Chri est parti, j?ai dégusté, et je me suis dit « où sont les vrais moments de bonheur dans tout ça ? »
Ils sont dans les moment où on arrive à s?affranchir de ce qu?il y avait derrière nous et qu?on arrivait à autre chose.
Donc pour moi par exemple, l?enregistrement du dernier album (« Les Innocents ») à Real World, des moments où tu pourrais te dire « ouf, les gens nous aiment », mais on se disait « on va pas faire pareil », ce qui m?est resté de ça c?est une joie ininterrompue.
Jean-Chri amenait une chanson, j?étais amoureux, comme écouter Elliott Smith pour la 1ère fois, moi j?avais ce rapport-là avec un mec qui était dans mon groupe, c?était phénoménal? Il y avait émulation, admiration. Au moment de me retrouver seul, volontairement j?ai cherché la solitude, essayé de digérer ce que j?avais vécu, puis j?ai rencontré ces gens qui sont avec moi sur scène.

Comment se sont passées les rencontres, justement ?
C?est un peu par hasard. Bernard et Christopher sont arrivées à la fin des Innocents. Je n?ai pas eu besoin de les forcer. De nouvelles rencontres également, Albin de la Simone, de vieilles amitiés, des gens qui étaient là depuis 20 ans, 10 ans, ou 2 ou 3 mois. Un rapport de séduction avec les nouveaux, tous ont été là pendant des mois, même sans argent sur le projet (je n?avais pas signé), quelque part c?est pas que « mon » disque.

Sur scène, tu aimes être sur le fil, tu n?aimes pas les choses programmées. Comment envisages-tu l?expérience du live ?
Fabrice, le batteur qui joue avec nous, à 80% dans sa vie fait du jazz, quelque part je suis très flatté qu?il joue avec nous, ça veut dire qu?il trouve son compte dans le fait que ce sont des chansons pop, avec début et fin, mais on essaie d?amener dans ce cadre une liberté, c?est ma manière de Don Quichotte de faire avancer les choses. Savoir que dans une chanson qui est écrite, ce n?est pas pareil tous les soirs.
Pour moi, le spectacle est à l?intérieur des chansons. Une chanson m?échappe plus un soir qu?un autre, un soir tu es dans la fragilité, un autre tu es dans l?énergie? Je revendique ça. C?est l?héritage de mes 15 ans, d?avoir grandi en pleine époque punk, d?avoir vu les Clash 8 fois sur scène : un soir c?est génial, un soir c?est à chier, ça se rapproche d?une manière ancestrale de penser la musique.

Qu?écoutes-tu en ce moment ?
Andrew Bird (sur Fargo), l’album de Jesse Sykes, Pinback, Harvest (Neil Young), pas mal de Kurt Weil, Johnny Cash, par contre je n?aime pas du tout Devendra Banhart, au risque de me faire fusiller ! J?attends avec impatience le prochain Matthieu Boogaerts?

Merci à toi pour cette interview !

Chroniqueur
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