"> Peel Dream Magazine - Agitprop Alterna - Indiepoprock

Agitprop Alterna


Un album de sorti en chez .

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Faire appel à la culture du 20e siècle afin de critiquer l’industrie musicale actuelle, c’est le pari réussi du groupe new-yorkais Peel Dream Magazine pour leur deuxième album, “Agitprop Alterna”.

Première étape : une opération marketing inhabituelle en partenariat avec les passionnants labels Tough Love (en Europe) et Slumberland Records (aux USA). Depuis deux mois, le groupe a sorti les trois premières chansons du « Long Player » en singles, ce qui mettait l’auditeur dans une situation particulière lors de la première écoute : à la fois, nous étions rassuré.e.s de retrouver des compositions familières et en même temps, impatient.e.s de connaître la suite du disque. Joe Stevens, le leader du groupe, avait donc décidé de nous mener par le bout du nez ; tant mieux, nous commencions à nous ennuyer ces dernières semaines.

En 2018, j’avais apprécié les 13 chansons qu’il avait enregistrées en solo et sorties sous le titre “Modern Meta physic”. Pourtant, la bedroom pop qu’il proposait avait un certain charme mais en était aussi la limite. J’attendais plus de cet artiste et la superbe pochette noire teintée de violet du nouvel album semblait annoncer une radicalité nouvelle. En effet, la formule avait changé, Jo-Anne Hyun, une de ses amies musiciennes l’avait aidé dans les nouvelles compositions et elle y avait ajouté sa voix. Ce duo vocal devrait vous rappeler le premier album du groupe new-yorkais culte de l’écurie Slumberland Records, les Pains Of Being Pure At Heart, au sein duquel Kip Berman était la tête pensante avec différents membres au fil des années et notamment Peggy Wang au début. Ce n’est d’ailleurs pas le seul lien entre ces deux groupes puisque le mélange de shoegaze et d’indie pop est une marque de fabrique depuis 30 ans du label américain.

« The Bertolt Brecht Society »

Seconde étape : un hommage au dramaturge allemand qui ne s’arrête pas au titre de la 9e chanson. En effet, j’ai eu l’impression de voir une pièce de théâtre se dérouler sous mes yeux pendant 40 minutes, une forme de dialogue aux inspirations multiples. Au départ, le mix des voix est intrigant pour les non anglophones, alors vous essayez de déchiffrer le message derrière les nappes soniques. Aussi, le clavier entêtant, signe caractéristique de la dream pop et la batterie à la My Bloody Valentine, font partie d’une recette connue et proche de ce qu’écoutaient certain.e.s adolescent.e.s dans les années 90. Aujourd’hui plus âgé.e.s, je pense qu’ils apprécieront « Agitprop Alterna ».

Sur la pochette, ce titre et la citation en dessous qui évoque le lien qu’entretenait Bertold Brecht avec l’opéra nous mettent sur la voie : fini le temps des cathédrales sonores, la révolution est ailleurs. L’esthétique marquée est un moyen de se rattacher à une période, les années 80 et même aux œuvres picturales de Peter Saville, designer des albums de Factory Records. Associer des images anciennes à ses idées nouvelles était sa spécialité, le groupe new-yorkais est dans la même veine. Dans leur disque, ils/elles ne proposent pas qu’un best-of des deux décennies où le DJ John Peel officiait à la radio britannique. Grâce à cet outil merveilleux qu’est Bandcamp, j’ai pu lire les paroles écrites par le duo et j’avais raison de tendre l’oreille à la première écoute.

« Kind opera singer you are a master of deception – there are answers that theatre will provide »

L’agitprop (la diffusion d’idées, ndlr) a été utilisée comme un outil politique en Russie dès le début du 20e siècle où elle était une façon d’attirer des personnes qui ne semblaient pas sensibles à la lutte des classes. Un spectacle révolutionnaire était proposé à la foule avec l’envie de remettre au goût du jour les formes théâtrales du passé et ainsi en proposer un genre nouveau. Le lien avec l’album des Peel Dream Magazine est pour moi assez clair, loin de faire table rase du passé, iels l’utilisent pour critiquer la reproduction culturelle et sociale du 21e siècle. Joe en profite pour nous révéler ses deux facettes, la mélancolique qui compose Up and Up ou Permanent Emotional Crisis et celle plus sonique avec des brûlots tels que Pill et Escalator-ism. Il fait donc partie comme nous des gens qui ont lu « High Fidelity », nous voilà rassuré.e.s. 

Le titre Emotionnal Devotion Creator est assez représentatif de l’album puisqu’il associe un discours revendicatif à une mélodie et des choeurs que n’aurait pas reniés Stereolab. C’est une coïncidence troublante quand on sait qu’un d’un des membres du groupe anglais, Tim Gane, jouait auparavant dans McCarthy et que leurs textes marxistes étaient blacklistés par les médias à la fin des années 80, mis à part John Peel sur la BBC Radio 1.  La réhabilitation d’une musique engagée qui ferait écho à l’agitprop du siècle dernier n’est peut-être pas si loin.

Très logiquement, It’s my body me rappelle le premier album des musiciennes punk et noires de Big Joanie, quand elles revendiquent le droit de disposer de leur corps comme elles le souhaitent. Ici, les Peel Dream Magazine semble plus déterminé.e.s encore quand ils/elles annoncent « you’ll get what you have coming soon, until that day I am immune ». Finie la manipulation des esprits, c’est un cri du corps qu’iels insufflent à leur musique.

Ainsi, le pont radiophonique au milieu du disque permet de respirer entre la critique acide d’un citadin de la Grosse Pomme, « you stand for nothing at all » et la remise en question de soi « so pity me, cause I’m too dumb ». On y retrouve le mélange des genres propre à la culture alternative où l’individu interroge sa place au sein d’un ensemble trop puissant et trop grand. Leur morceau le plus court permet aussi d’apprécier la simplicité créatrice du groupe avec une basse qui nous accompagne pendant les 2″30 ; « Do it ».

« Crashing waves are all around – and change is in the air »

Dernière étape : laisser libre court à votre réflexion. Bien que je ne veuille pas occulter l’importance contre-culturelle des groupes qui ont influencé ces jeunes musiciens américains, je pense que cet album propose une alternative convaincante et assumée à ce que le milieu underground nous offre actuellement. Certaines personnes n’y verront qu’un hommage aux musicien.ne.s qu’ils ont écouté.e.s dans leur adolescence et pourtant, c’est plus un regard sur le présent et même l’avenir de l’industrie musicale indépendante qu’un simple coup d’oeil dans le rétroviseur. Au sein des 13 chansons qui composent ce « Long Play », cette déclaration d’intention nous invite à y réfléchir au milieu des claviers dronesques et des guitares fuzz habituels de la noisy pop.

Après avoir décortiqué cet album plus dense qu’il n’y paraît, j’ai eu besoin d’écouter l’EP du groupe strasbourgeois Sinaïve, “Tabula Rasa” qui propose un message plus frontal, un peu moins littéraire mais avec la même idée en tête.

« Rassurez-moi, était-ce une plaisanterie, ou est-ce ainsi ? »

Chroniqueur

Tracklist

  1. Pill
  2. Emotional Devotion Creator
  3. It's My Body
  4. Escalator Ism
  5. Brief Inner Mission
  6. NYC Illuminati
  7. Wood Paneling, Pt. 2
  8. Too Dumb
  9. The Bertolt Brecht Society
  10. Permanent Moral Crisis
  11. Do It
  12. Eyeballs
  13. Up and Up

La disco de Peel Dream Magazine