"> L'interview lente de Cheval Blanc - 2ème Partie - Regard sur le monde et méthode - Indiepoprock

Interview de Cheval Blanc

L'interview lente de Cheval Blanc - 2ème Partie - Regard sur le monde et méthode

Et c’est aussi pour ça que le choix de donner le Nobel à Bob Dylan n’était pas un scandale, mais plutôt un signe vers les origines même de la poésie, des chants orphiques, aux psaumes de David, jusqu’aux gathas de Zarathoustra. On a commencé à mesurer la parole pour s’en rappeler par le chant.

A la faveur de la sortie, chez Bruit Blanc, de son « Mémorial 2001-2020« , nous avons entamé avec Cheval Blanc – Jérôme Suzat Plessy – une interview, en forme de longue conversation. Une approche lente, nous permettant à rebours des impératifs de rapidité si contemporains, de découvrir le processus créatif d’un musicien exceptionnel, dont la pensée et la générosité sont à la mesure d’une œuvre profonde, rare et brillante.

3- Je trouve très beau ce titre « Mémorial ». C’est un mot qui ouvre sur l’Histoire, la célébration des victimes de guerres, ou plus intimement sur la notion de souvenir, que l’on sacralise. Au cœur de tes chansons je retrouve toujours ce mouvement des individus happés par les sentiments ou par le rouleau-compresseur de l’Histoire.
Ces deux dernières décennies auront tellement bouleversé nos vies…Qu’emporte Cheval Blanc de toutes ces années ? Et qu’en gardera-t-il ?

Comme tout un chacun, je les ai traversées comme j’ai pu. Choisir 2001-2020 n’est évidemment pas le fruit du hasard pour poser ce bilan qu’est Mémorial. En 2001 les tours s’effondrent et je commence avec peine à essayer de chanter et à composer mes premiers morceaux sur les textes anglais que Victoria Davis m’écrit par amitié ; « Words will be movement » date de cette époque et c’est pour cela que j’ai tenu à le mettre, le texte de Run Red aussi, mais pas la version.

Il est important de garder le souvenir des choses, la trace des débuts et des naissances, peu importe le nom finalement, et si cohérence il y a, et je pense qu’il y a, parfois la façon dont elle s’agence nous échappe, ainsi, les mots sont et seront toujours le sens du geste et du mouvement. Puis chanter en français est devenu possible, avec « Quand », et Victoria étant quelqu’un de très économe, pudique et rare, j’ai petit à petit pris confiance en moi et écrit mes textes, et des mots croisés du Monde, je suis passé aux bouts rimés, c’était très amusant je crois. (Mais nous en parlerons dans la prochaine question). Pour avancer dans la sincérité, et approfondir cet échange, le passage au chant, à la composition, à l’écriture, et plus tard au piano, n’aurait pas été possible sans la psychothérapie que je menais alors parallèlement. C’est en 2000 qu’« enfin » je vivais un véritable et profond effondrement psychique, et là, réduit à l’état de flaque immatérielle de moi-même, je n’ai plus eu le choix et j’ai donc dû aller en urgence voir une psychiatre tout près de chez moi, sans elle tout ce dont nous parlons depuis le début n’aurait sans doute pas existé en tant que tel.

Je ne rentrerai pas plus dans les détails, mais disons que cette crise particulièrement forte m’a permis de comprendre que je souffrais de dépressions chroniques depuis l’adolescence et que j’allais devoir maintenant en tenir compte. Et donc, pendant qu’elle déployait tous ses efforts pour me maintenir dans la réalité, quelques nœuds, impossibilités, blocages, peurs, sautaient les uns après les autres – le chant et l’écriture pour les plus notables. Gloire lui soit rendue.

Je suis d’ailleurs allé la voir l’après-midi du 11 septembre, cela me revient en t’écrivant, je ne lui en ai pas parlé, je ne sais pas pourquoi, peu importe, mais parfois j’y pense encore, vivre en direct un évènement historique avec certitude, pendant que la vie s’écoule comme à l’ordinaire. Et, comme en ce moment, où le monde entier, le monde intégral, où l’info et la vie sont devenues un mélange de paralysie et d’hystérie, où cette crise si particulière se produit, au moment même où nous avions l’impression que toutes les crises se donnaient rendez-vous, ce qui me frappe c’est cette impression des vitesses simultanées du temps vécu – des temps vécus.

Nous savons que tout change, que nous sommes sur la plage de l’histoire et sur le seuil du futur, et pourtant le quotidien reste le quotidien, différent, ralenti, pénible, contraignant, arrangeant, chiant, ou même, pas très différent, à l’Est le Soleil se lève tous les matins, et à l’heure prévue, les astres tournent encore autour de ce même Soleil suivant leurs révolutions respectives et dans une précision sans faille, le printemps succède encore à l’hiver, et l’automne à l’été, le nature bien que souillée et déréglée garde peu ou prou son rythme vivant sa catastrophe dans une fausse lenteur vertigineuse de précipitation, pendant que sur Terre une bande d’humains voit l’intégralité de son organisation changer radicalement depuis 50, 30, 20, 10 ans, 2006, 2008, 2011, Trump, 2020 et le smartphone-machine-de-guerre partout sur la terre, et depuis tant et tant et tant encore que nous sommes soumis à ce qu’aucune génération n’a connu – ni déjà vécu.

Dans le temps d’une demi-vie, l’apparition incessante de « nouveautés » ultra-puissantes, perfectionnées et addictives impactent de plein fouet nos esprits, nos cœurs, nos mœurs et nos modes de communications, de vies et de productions ; et de tout ceci, de cette accélération technologique et numérique exponentielle sur la vie quotidienne, j’ai souvent eu, et j’ai encore aujourd’hui, l’impression d’être un cobaye, juste un simple cobaye.

Un cobaye expérimentant chacune de ces « nouveautés » produites par des firmes promises à supplanter les États ou rêvant de le faire à plus ou moins brève échéance, guidées par le messianisme transhumaniste et qui se verrait bien – imaginons … faire de l’Arctique une nouvelle méditerranée rayonnant sur la Nouvelle Civilisation, comme l’ancienne interface-mer si performante en terme de commerce, d’échanges et de guerres, qui rayonnait il y a 2000 ans entre Rome, Athènes et Alexandrie. Ailleurs, l’IA et la robotique ultra perfectionnée finiraient d’exploiter les terres de l’hémisphère sud où la vie ne serait plus possible pour un humain sans scaphandre.

Combien alors seront encore vivants ? Où seront les poches d’utopies ? Cela personne ne le sait.

Alors voilà, cher Yan, ce que ces vingt années m’ont évoqué dans cette nuit blanche où je t’écris, les confessions que j’ai trouvées nécessaire de te faire, l’intérêt au monde qui me fait face pour le comprendre du mieux que je peux et pour m’y adapter, l’émotion de vivre dans des temporalités plurielles et superposées, un goût immodéré pour la spéculation tant métaphysique free jazz amateur et bordélique que futurologique, stratégique et dystopique, et de tout ça : je finis par penser que l’imagination est un instinct, qu’elle a des pouvoirs magiques quand on sait bien s’en servir, et que les spéculations méditatives sont un genre raffiné de cet instinct.

Il m’aura donc fallu 20 ans d’études et d’apprentissages en autodidacte, sur bien des sujets, obsessionnel tant que dilettante, sur moi-même, la vie et la sphère mondiale pour survivre, et si j’emporte quelque chose comme tu le dis si joliment, alors j’emporte et je garde simplement ce que j’ai appris.

4- Je lisais ton blog « Jupiter Cheval Vert » et ta poésie – exceptionnelle -. Lorsque tu composes, est-ce le texte ou la musique qui se pose en premier ? À mes yeux tu es l’un des très rares compositeurs à délivrer des textes d’une grande profondeur littéraire, et à les faire sonner musicalement, en français, d’une manière si dynamique, à l’anglo-saxonne pour faire simple…

Le texte. Quasiment toujours le texte. Mais aussi les deux simultanément. Je m’explique. D’abord je n’ai pas de règles établies très claires, ni archi-définies, mais je vais tenter de te montrer un ou deux procédés que j’utilise.

Comme tu dis j’ai un blog, et il y en a eu quatre liés à Cheval Blanc. Ce sont des cahiers de brouillon, mes cahiers d’écritures et d’exercices en ligne, ma mémoire externe, c’est le bordel dans le dernier : Jupiter, il faut que je le mette à jour. Sans forcément parlé de chanson. Il arrive que je me mette au piano et sur le net, pour essayer de chanter ce que j’y ai écrit. Comme ça, pour voir, sur un ou deux accords, parfois sur une grille d’accords plus élaborée, et je commence à voir ceux qui tournent ou pas. Il se trouve, que tout n’est pas facilement chantable, au sens de fluide, ou de « mélodisable » si l’on veut parler de mélodie populaire qui se retient, qui rentre dans la tête, que l’on mémorise et que l’on chantonne, et pour cela il faut une certaine symétrie interne au texte, un rythme plus ou moins repérable, et donc, quand ces éléments sont là, un texte équilibré, une harmonie, le rythme du texte, son phrasé va, à lui tout seul, proposer une ou plusieurs mélodies en prenant instinctivement des notes internes aux accords. Donc, dans ce cas précis, on peut dire que le texte arrive en premier quoiqu’il en soit, mais la racine de la musique arrive par elle-même aussi, et c’est la fusion des deux qui font apparaître cette petite chose qu’est une mélodie, que l’on bricole, et que l’on structure pour en faire une chanson.

Par exemple, « Viens dans mes bras » est née comme ça, à la guitare, un jour de glande en scrollant mon blog et en cherchant ce qui se chantait ou pas, et celle-là est tombée littéralement toute faîte, toc ! Son équilibre interne faisait que ce petit truc écrit un peu rapidement était une chanson hyper évidente, et à ma plus grande surprise.

Ensuite tu corriges un ou deux détails par ci par là qui te sautent aux oreilles et voilà c’est né. Je prends celle-là parce qu’elle donne vraiment l’impression d’être une chansonnette écrite pour ça, alors que non, mais le texte est là, quelque part, quoiqu’il en soit. Et puis tu as le « poème lent » où tu as d’abord une grille d’accords un peu riche et complexe, mais qui risque d’être lourde si on se sert uniquement d’elle, donc on prend ce petit poème improvisé un soir un peu bourré en saluant Victoria, qu’on cale ensuite sur trois accords basiques, avec cette grille instrumentale qui nous mènerait sur un truc un peu prétentieux avec une ligne de chant, mais un bout de musique est là et un bout de poème est là, à côté, il faut les faire se rencontrer. Et, ce que je dois dire, c’est que dans cette aventure, il est question de chansons populaires, de « chanson française hardcore », un peu minuscules et que l’on pourrait chanter avec une guitare à la fin d’une soirée, voire sans instrument, a capella.

C’est l’idée, c’est un choix, j’ai parfois d’autres envies, mais je tiens à ça, et cette simplicité je la défends, elle est ancestrale et plurimillénaire, et c’est aussi pour ça que le choix de donner le Nobel à Bob Dylan n’était pas un scandale, mais plutôt un signe vers les origines même de la poésie, des chants orphiques, aux psaumes de David, jusqu’aux gathas de Zarathoustra. On a commencé à mesurer la parole pour s’en rappeler par le chant. La mémoire … déjà la mémoire.

Et puis il y a celles qui donnent du mal, qui partent d’une idée précise et qui demande à être construites, typiquement « Du Chaos » (et dernièrement Falaises), parce qu’il est question de liste, et que c’est plus un jeu d’assemblage. « Du Chaos » est sur les premières pages de mon premier cahier papier, car j’ai aussi un cahier papier, et il y a beaucoup de ratures, mais j’avais beaucoup moins de méthode à l’origine.

Et puis celles que l’on écrit en sachant dès le départ que l’on fait une chanson. Et non des poésies, ou des bouts de poésies sans but précis. Là, je pars souvent d’une première phrase, ou de deux trois premiers vers, d’une idée qui vient d’on ne sait où, et je déroule le fil, comme un rouleau de tissu, littéralement, en faisant plus ou moins gaffe au rythme et aux rimes, et là c’est comme un jeu de construction, typique « l’amour est en guerre », ou tout arrive en même temps, le cahier, la guitare dans le lit, le crayon, la gomme, la mélodie, le texte, ça va assez vite en général. Et puis, il y a les textes auxquels on croit et qui résistent, certains sont encore dans mes cahiers, et ceux qui sont trop faciles, ou tout est possible, mais le choix impossible, genre « amour géométrique » qui a connu plusieurs versions, vous en connaissez deux.

Et sans oublier quelques thèmes musicaux, que j’aime bien, et que j’adore chanter en faisant lalala, et eux trouveront ou pas, un texte qui s’écrira, ou qui existe déjà. Et toutes les improvisations au piano qui ne se notent pas, contrairement aux improvisations de mots écrites sur des cahiers de brouillon.

Et le mystère, le je-ne-sais-pas-trop.

Donc, voilà à peu près ma méthode, c’est un travail à l’ancienne, instrument, crayon, c’est ce truc que je voulais voir, que je voulais comprendre, voir comment ça marchait, comment on écrivait une chanson, comment c’était fait, il y a souvent ce désir en moi, de comprendre, je ne connais pas grand-chose à la chanson française, hormis les trucs populaires de mon enfance, je ne viens pas du tout de ce milieu, et n’en écoute pas plus que ça. Mais ce n’est pas si improbable, car c’est la chose la plus intime qui soit, et elle était à ma portée étant déjà musicien.

Par contre je suis surpris que tu évoques un « quelque chose » d’anglo-saxon. Comme tu le sais, ça a commencé là, et Mémorial en porte la trace, comme beaucoup de personnes j’ai commencé par chanter en anglais. Ça offre le mérite, quand on est timide et qu’on débute d’offrir une cachette idéale, un costume, une panoplie, un fantasme, et surtout les mots d’un ou d’une autre. Dans notre cas, à Vic et moi, comme je le parlais très mal, je me faisais plein de films sur ce que ça voulait dire, et Victoria évidemment ne m’expliquait rien. Donc ça c’est « Collage » qui a même continué sous différentes formes en parallèle, comme deux pièces contiguës d’une même maison, ou deux maisons d’une même propriété. Et de façon surprenante, il se trouve que je n’y chante pas pareil, je n’ai pas le même timbre de voix, j’en suis surpris moi-même.

Bien sûr qu’en français avec mes mots c’est ma voix la plus intime et authentique que l’on entend ; mais l’autre, je ne saurais dire … sincèrement je ne sais pas. C’est comme ça, c’est le mystère, et c’est bien les mystères. J’ai depuis écrit deux textes en anglais comme un grand, je le parle mieux déjà, et puis cela s’est présenté comme ça, sans raison particulière, et j’ai trouvé ça super marrant, très stimulant, fun, clair, car c’est plein de petits mots, d’une syllabes ou deux, alors là pour le coup c’est un jeu de micro-lego très dynamique, et sur le deuxième, alors que j’étais un peu vénère, j’imaginais le phrasé rythmique et monocorde d’Henry Rollins en écrivant – curieuse sensation – et ça donne un texte hyper chantable, tout à fait mélodique, très structuré dans sa métrique, sans qu’on la voit vraiment, et je pense que c’est lié à ces mots très courts qui lui confère une grande plasticité. Mais c’est un peu moins intime, il y un personnage qui apparaît, ce n’est pas ma langue maternelle, et sans parler d’intensité, l’implication émotionnelle ne peut pas être la même, du moins en ce qui me concerne.

A suivre…

Yan
Chroniqueur
  • Date de l'interview 418 vues 2021-03-14
  • Tags Cheval Blanc
  • Remerciements Jérôme Suzat Plessy et Nicolas Miliani
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