"> L'interview lente de Cheval Blanc - Indiepoprock

Interview de Cheval Blanc

L'interview lente de Cheval Blanc

Nous croulons sous des montagnes d’inutilités, et nous avons perdu la connaissance et le goût de la simplicité utile. Peut-être que nous ne la connaissons même plus, de là comment la reconnaître et la reconcevoir ?

Alors que paraît, chez Bruit Blanc, le « Mémorial 2001-2020 », concluant le parcours de Cheval Blanc. Sur lequel Jérôme Suzat Plessy aura chevauché l’une des plus belles pages du folk français, sinon la plus belle, de ces dernières années.

Après avoir composé des chansons fulgurantes, à la beauté et profondeur incomparables, Cheval Blanc disparaît dans un somptueux florilège, scellant un bouleversant répertoire. Un répertoire sensible, abrasif, traversé par une poésie infinie, une vision intime et politique hors-norme.

Il a nous accordé, pour cette occasion si émouvante, une interview. Mais une interview qui, à sa mesure, ne ressemble pas à l’exercice trop attendu de « questions-réponses » encadrées et formatées. C’est avec un immense honneur et plaisir qu’un dialogue lent s’est instauré, et que le fil de cet échange au long cours sera dévoilé peu à peu. Eclairant toute la singularité et l’importance d’un artiste exceptionnel, dont la musique et les mots n’ont pas fini d’envahir nos imaginaires blessés. Et de réparer nos sentiments et nos espoirs brisés. Voici l’interview lente de Cheval Blanc :

1- Le cheval blanc est une figure mythique associée dans le monde entier à la prophétie et au sacrifice. Deux thèmes que l’on peut retrouver tout au long de ta série « L’art de la démo »…Crois-tu que la lucidité absolue conduise inévitablement au renoncement ?


Merci tout d’abord d’accepter ce format un peu «lent », et cette prise de temps au temps.

Oui, le choix de ce pseudonyme est relié aux différents mythes eschatologiques dans lequel apparaît un Cheval Blanc, l’apocalypse de Jean, le mythe de Kalkî dans la mythologie hindoue, qui ont d’ailleurs quelques points en commun comme le fait de porter le sauveur du monde, et dans bien d’autres encore : celtes, grecs, zoroastriens ou encore orientaux. Je connais moins la référence au sacrifice, même si elle me parle instantanément. Dans la période où j’ai pris cet avatar il était clairement question de ça, et non pas de grand vin, ni de chansons populaires. Pourtant je ne me prends pas pour un mythe pour autant, j’y joue, j’ai besoin d’eux, et j’ai besoin de les observer vivre autour de moi et de les apprivoiser, par jeu et pour entretenir ma santé face au monde.

C’était donc dans la sensation qu’une « fin » de cette chose que nous appelons monde se produisait, mais qui n’est qu’une étape historique à vivre pleinement, et dans l’optique d’en faire ressortir quelques aspects, des émotions qui me traversaient alors, que j’ai endossé ce « rôle », aussi pour les mettre « à côté de moi » et les transformer. Les chansons qui en portent le plus la trace sont « du Chaos » et « Le Baiser » il me semble. Même si c’est crypté de ci de là dans de nombreuses autres.

La fin du Baiser, par exemple, est une référence explicite au « Mariage du ciel et de l’enfer » de William Blake, donc prophétique d’une certaine façon oui, et bien sûr «À la mort du monde » où le titre parle de lui-même, même si il y est peut-être plus question d’écologie, et donc de politique et de futurs possibles que de mystique.

Il est aussi vrai que je me suis beaucoup sacrifié, dans différentes positions, et très régulièrement, le rapport n’était pas conscient, j’ignorais ce détail. Merci de mettre le doigt dessus.

Quant à la troisième partie de ta question, elle est abyssale, je ne crois pas savoir ce qu’est la « lucidité absolue », et je pense encore moins la posséder, ni si elle existe, pourtant nous allons devoir rentrer dans un âge de renoncement au sens trivial et matériel du terme, mais là il s’agit d’une évidence, pourtant si évidente qu’elle nous crève les yeux et nous sépare en même temps. Nous croulons sous des montagnes d’inutilités, et nous avons perdu la connaissance et le goût de la simplicité utile. Peut-être que nous ne la connaissons même plus, de là comment la reconnaître et la reconcevoir ?

Quant à mes renoncements personnels, si tel était le sens de ta question, c’est-à-dire du succès et d’une carrière riche dans le milieu musical, au renoncement d’une vie cadrée par le travail salarié et l’assomption d’une certaine pauvreté en échange de « vacances » au sens de temps vide, je ne sais pas si c’était des choix, plutôt des évidences, des choses à faire pour accorder ma vie avec ce qui me semblait juste, et dans le cercle de mes possibilités.
Mais je me demande de quelle lucidité il est question, et de quel renoncement.

Peut-être n’y a-t-il toujours que trois choix :
1 sortir, disparaître, se rendre injoignable
2 attendre, observer, être immobile et conscient de l’être
3 agir en pleine connaissance de cause et pour être efficace

Ils se valent, s’entremêlent et se répondent, je pense que les trois peuvent correspondre à trois plans d’existence, dans un ordre ou dans un autre. Il est possible de renoncer au renoncement sciemment, comme il est possible de disparaître à la vue des autres après avoir fait ce que l’on avait à faire.
Rien n’est fixe. Tout est mouvement. Et les mots s’en mêlent du mouvement.

2- Lorsque l’on écoute tous les volets de la série – nous faisons référence ici à la série « L’Art de la démo », on est frappé par leur cohérence et leur profondeur. As-tu conscience de la puissance émotionnelle et de la force artistique qui s’en dégagent ?

Disons que je l’espère, bien sûr, ce qui fait de ta question un témoignage qui me touche. Je t’ai touché, et j’en suis fier. La question de la cohérence, est effectivement quelque chose qui me tient à cœur, vraiment à cœur, c’est une source de doute souvent, de questionnement parfois sans fin, voire de petites choses que l’on ne peut plus retoucher, ni reprendre ; mais c’est aussi une part de ce travail que de fuir la perfection pour tout un tas de raisons, tout en ayant une volonté farouche de cohérence dans le propos et dans le game interne, à ce que j’appelle de l’auto-science-fiction portée par ce blaze étrange qui joue dans le réel avec un sourire aux lèvres et un mystérieux sérieux.

Les deux premiers volets, le diptyque « révélations-révolutions », (et j’en profite pour le redire, « au pluriel ») me semble malgré tout dans une sorte de désordre, et il en vient du désordre, la fonction random peut tout à fait bien lui aller pour coller à la vie, à l’aléatoire des petites apocalypses personnelles et des intimes révolutions.

En ce qui concerne ROUGE, le volume 3 de l’« art de la démo », c’est différent, il y a un thème sous-jacent à l’ensemble : celui des rapports humains, de l’affectivité, du rapport à l’autre, « Le Poème lent » traite de l’amitié et de sa force, « de l’Amour » de la rencontre, du mystère et de sa mystique, « Alcool » de l’abstinence et du sevrage, et donc de l’addiction, le reste évoque, la solitude, la séparation, la mémoire, la possession, les questions incessantes et dans « Garce ! » les réseaux sociaux si tu veux tout savoir. Il finit malgré tout par ces paroles claires à la toute fin de « La séparation » une chanson qui m’est si chère : « J’espère te le dire ce matin ce soir – si j’arrive à taire cette longue chaîne noire – si j’arrive à tuer cette mort qui ment – je pourrais te revoir à l’aube des temps ».

Et permet moi de souligner « Aube » et non «Fin ».

Ensuite ma vie à changer, j’ai dû faire une pause, et puis j’ai passé un pacte avec les gens de la Souterraine et nous avons sorti « Comment vivre ? » le jour de Noël 2019, c’est le recueil le plus directement politique, mélangeant anciennes et dernières chansons enregistrées dans des conditions de reportage absolument sciemment et alors que la pandémie se préparait à envahir le monde.

Puis, à ma grande surprise, Matthieu Chabaud de Bruit Blanc est entré en contact avec moi à la fin de l’été 2020 pour évoquer l’idée d’une compilation ou de quelque chose dans ce genre, pour savoir ce que j’en pensais et me demander d’y réfléchir, ce que j’ai fait, ensuite Nicolas Miliani et lui m’ont proposé un ordre de 9 chansons déjà sortie chez Bruit Blanc (ils ne savaient pas de ce dont ils pouvaient disposer), j’ai trouvé cette liste pertinente, notamment avec les trois piano-voix au début, et je m’y suis greffé dessus en rajoutant 13 chansons, tirées de « Comment vivre ? » et de mes archives pour le moins dispersées.

Et nous en sommes donc là, demain existera ce « Mémorial » à Cheval Blanc 2001-2020.

A suivre…

Yan
Chroniqueur
  • Date de l'interview 638 vues 2021-03-01
  • Tags Cheval Blanc
  • Remerciements Jérôme Suzat Plessy et Nicolas Miliani
  • Partagez cet article