Joanna Newsom @ Théâtre des Bouffes du Nord – 15 janvier 2011


Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai entendu Joanna Newsom. Peach Plum Pear figurait sur une compilation des Inrockuptibles – celle de mai 2004 – et la voix de crécelle de la chanteuse m’exaspérait totalement. Ce soir, Joanna Newsom a conclu son concert par une version de Peach Plum Pear toute en […]

Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai entendu Joanna Newsom. Peach Plum Pear figurait sur une compilation des Inrockuptibles – celle de mai 2004 – et la voix de crécelle de la chanteuse m’exaspérait totalement. Ce soir, Joanna Newsom a conclu son concert par une version de Peach Plum Pear toute en douceur, en suavité, en subtilité, point d’orgue idéal apporté à un moment comme on n’en vit que très peu, une expérience musicale bouleversante, de celles que je ne suis même pas certain de vouloir vivre beaucoup plus souvent – surtout, que de tels instants ne deviennent jamais banals…

Joanna Newsom entre en scène, petite fille modèle à la queue de cheval sagement nouée, dans une élégante robe rouge. Elle s’approche de sa harpe, l’instrument paraît si grand, si lourd, elle si frêle, que je me demande comment l’équilibre pourra exister entre les deux. A ce moment, mes pensées sont encore rationnelles, les lois de la gravitation ont encore cours. Quelques secondes plus tard, assise sur son tabouret, Joanna Newsom, sa harpe posée sur l’épaule droite, a le visage caché par l’instrument. A travers les cordes, je devine ses traits, brouillés, parasités comme l’image d’une vieille télévision déficiente, pourtant l’on distingue sa bouche se déformer au gré des péripéties mélodiques qu’elle lui impose. Elle n’est pas toujours belle, elle grimace parfois en chantant, mais son visage mobile a toute l’expressivité d’une artiste traversée par la musique. Alors ses grimaces sont belles simplement parce qu’elles lui sont nécessaires, parce qu’elles font partie du microcosme de Joanna.

J’aimerais écrire qu’elle est habitée par sa musique mais ce n’est pas le cas, ce n’est pas le mot juste. Jamais Joanna Newsom ne semble se débattre contre une musique qui lui serait intérieure, jamais elle n’entre en transe (je pense beaucoup à des artistes comme Dominique A ou Bertrand Cantat en écrivant cela : lorsque je les ai vus sur scène, eux me semblaient habités par leur art, me paraissaient devoir lutter douloureusement pour l’expulser vers le public). Joanna, elle, semble absorber instinctivement l’atmosphère qui l’entoure, focaliser chaque frémissement dans la salle pour le traduire en sons de la façon la plus naturelle et la plus harmonieuse possible.

Décrire ce que j’éprouve au cours du concert n’est pas chose aisée, je navigue entre des instants de gratitude, remerciant les musiciens de rivaliser de talent pour nous offrir un tel spectacle, et des moments d’émotion pure, d’oubli absolu lorsque la musique de Joanna Newsom se fait céleste, éthérée. Je ris, je souris beaucoup, sous le coup d’une jubilation béate en observant le batteur caresser ses cymbales de ses poings ou se pencher en avant pour donner deux petits coups de baguette sur le bord métallique de sa grosse caisse. J’ai le cœur serré lors des passages les plus poignants. Ce soir, sur scène, tous les musiciens, corps célestes en gravitation autour d’une Joanna Newsom qui orchestre son système solaire miniature comme si de rien n’était, recherchent le geste juste, l’équilibre le plus surréaliste entre luxuriance et économie, au point que même lors des passages les plus complexes, lorsque tous les instruments entrelacent leurs myriades de notes, pas un son ne paraît superflu.

De véritables éclairs de synesthésie me font associer à la musique des couleurs, des motifs. Les doigts de Joanna Newsom courent sur les cordes de sa harpe et le théâtre s’illumine, au sens propre, la salle prend vie. En écoutant ses disques, ses longues chansons aux développements épiques et aux textes pléthoriques, j’avais bien saisi que Joanna racontait un univers. Ce soir, au moment où résonnent les premières notes d’Emily, je comprends que son talent, son incroyable talent n’est pas seulement narratif : cette musique donne vie à cet univers, nous y propulse et nous en fait découvrir les paysages, les sons, les odeurs, les humeurs. Nous en fait découvrir toute la sensualité, également, tant il serait hypocrite de nier que c’est bien au charme renversant d’une femme que l’on succombe… Alors qu’importe si ces morceaux durent cinq secondes, dix minutes ou mille ans, je perds littéralement la notion du temps, porté par le torrent, les jaillissements, les cascades d’une musique irréelle, d’une complexité insensée et pourtant si fluide, si lumineuse.

Je ne reprends conscience de mon corps qu’au moment où, comme toute la salle, je me lève pour ovationner Joanna Newsom et où, ma tête butant contre le plafond (je suis assis sous le balcon), je me retrouve courbé, voûté pour applaudir. A ce moment, mon corps me gêne, il est lourd, il est trop volumineux, il me paraît terriblement pataud et en contradiction avec la légèreté et l’harmonie de la musique dont les accords résonnent encore à mes oreilles. Joanna sourit à ses musiciens, je me demande ce qu’ils peuvent ressentir après avoir participé à un spectacle aussi accompli.

Joanna quitte la scène. Alors les lumières se rallument et la gravité reprend ses droits. Une petite heure s’est écoulée ; elle en vaut des milliers.

Chroniqueur
  • Publication 176 vues20 janvier 2011
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