Interview de Belle and Sebastian

En 1996, les Ecossais de Belle and Sebastian enregistrent leur premier disque en trois petits jours, pressé à seulement 1 000 exemplaires vinyles. Plutôt du genre timide, le groupe fuit l’hostilité des salles de concerts et l’ennui des sessions d’interviews pour se réfugier dans son douillet local de répétition. C’est ainsi qu’il érige un répertoire pop touchant de fragilité et de sincérité. En 2003, la troupe de Glasgow quitte le label Jeepster pour intégrer la prestigieuse écurie londonienne Rough Trade. Elle fait alors appel à un producteur mainstream, Trevor Horn, et accouche de l’ambitieux « Dear Catastrophe Waitress ». Ce sixième opus est le premier à être accompagné de singles et défendu sur scène lors de véritables tournées. Début 2006, Belle and Sebastian poursuit sa mue, avec « The Life Pursuit », un disque de pop groovy et catchy, mitonné par Tony Hoffer (Beck, Air) et idéalement servi par quelques tubes au potentiel insoupçonné. Pour le reste, les Ecossais se confient désormais aux journalistes, sans pour autant remettre en cause leur intégrité. Pour preuve, la veille de cette interview, nous apprenions que les membres du groupe refusent d’être photographiés séparément.
Retour sur cette vraie-fausse métamorphose avec Mick Cooke (trompette, guitare, basse) et Bob Kildea (basse, guitare), deux musiciens longtemps restés proches du combo avant d’en avoir officiellement rejoint les rangs, respectivement en 1998 et 2001.

Pourquoi avoir choisi Tony Hoffer pour produire ce dernier album ?
Mick :
En fait, on avait pensé à plusieurs noms. Et il se trouve que Tony Hoffer avait écrit au groupe pour offrir ses services. Il est venu nous rencontrer et nous voir jouer au local. Il était très fatigué par le décalage horaire et est resté assis sans rien dire. Ensuite, nous avons dîné avec lui, nous avons parlé du disque et nous nous sommes rendus compte que nous avions les mêmes envies que lui : nous voulions un album excitant, avec plus d’énergie.
Bob : Oui, il voulait que l’on fasse un disque plus brut, plus live. Sur « Dear Catastrophe Waitress », tout était à sa place, alors que sur « The Life Pursuit », l’enregistrement a été plus spontané. Pas mal de choses ont d’ailleurs été enregistrées en live, telles que les parties piano-voix ou guitare-chœurs, comme sur les vieux disques des années 60. Et si une prise n’allait pas, Tony nous conseillait de laisser tomber et d’y revenir plus tard, au lieu d’essayer de terminer le titre à tout prix.

C’était une approche nouvelle, pour vous ?
Mick :
Pas forcément. On avait eu un peu la même méthode sur notre premier album, qui a été enregistré rapidement, et live la plupart du temps. Par contre, c’était très différent des sessions faites avec Trevor Horn, sur « Dear Catastrophe Waitress », avec tous ces ingénieurs du son perfectionnistes, concentrés sur leurs écrans d’ordinateur. Tony cherche plus à sonner juste, à trouver le bon groove.

Vous avez enregistré cet album en dehors de l’Ecosse, à Los Angeles, ce qui était une quasi-première pour vous.
Mick :
C’est vrai que c’était la première fois qu’on enregistrait un disque entier à l’étranger. « Storytelling » avait été partiellement enregistré à New-York, mais nous l’avions terminé à Glasgow. Tony voulait utiliser ce studio à L.A. car il le connaissait très bien. C’était une petite pièce dans laquelle on était presque à l’étroit. Rien à voir avec les immenses studios Motown de Detroit !

Cela fait quel effet d’enregistrer sous le soleil de Californie ?
Bob :
C’était très agréable, on n’a pas eu besoin de manteau pendant deux mois (rires) !

D’où le titre Another Sunny Day ?
Mick :
Non, c’est vraiment une chanson écossaise. Elle n’a pas vraiment de sens à L.A., parce qu’il fait tout le temps beau là-bas. Mais à Glasgow, les jours de beau temps sont très rares, ils en deviennent même romantiques. On a donc forcément de bons souvenirs de ces journées ensoleillées (rires) !
Bob : En fait, on a enregistré 18 titres à L.A., mais tous avaient auparavant été écrits, travaillés et arrangés à Glasgow. Le plus gros du travail avait été fait en Ecosse.

A l’époque de « Dear Catastrophe Waitress », vous avez changé de label, choisi un nouveau producteur, sorti des singles. Avec cet album, avez-vous le sentiment d’avoir amorcé une évolution dans votre carrière ?
Mick :
Aujourd’hui, nous sommes devenus un groupe plus ‘conventionnel’. Quand on a commencé, on ne tournait pas beaucoup, on ne faisait pas beaucoup de promotion, comparativement à tout un tas de groupes. Quand on a signé chez Rough Trade, on s’est senti prêts à évoluer, à faire plus d’interviews et de concerts. On peut en effet y voir une sorte de nouveau départ pour le groupe.
Bob : L’équipe de Rough Trade nous a prévenus dès le début qu’elle attendrait plus d’investissement de notre part et nous y étions prêts. Cela s’est fait d’un commun accord.
Mick : Je crois qu’un groupe doit travailler dur pour aller au bout de ses capacités. Le temps était venu pour nous de nous confronter à tout cela.

A l’époque, vous étiez attendus au tournant par vos fans, à cause de tous ces changements. Avez-vous senti une pression particulière ?
Bob :
On laisse venir les choses naturellement, sans penser à ce qui va venir ensuite. On essaie de faire de notre mieux, mais on se fait plaisir avant tout. Nous sommes sept personnes avec différentes influences et nous faisons ce que nous avons envie de faire. Le groupe a dix ans et ne subit donc pas de pression particulière. Ce qui ne nous empêche pas d’être critiques envers nous-mêmes.
Mick : Nous essayons de faire des disques différents les uns des autres. On ne veut pas faire la même chose qu’il y a dix ans. Il est toujours possible de faire dix fois le même disque, mais où est l’intérêt ?

Justement, votre son a lui aussi évolué : plus ambitieux, plus varié…
Mick :
Sur le premier album, nous avions déjà essayé divers types de sonorités. A l’époque, nous n’étions pas qu’un groupe de musiciens jouant ensemble, nous avions une idée très précise de ce qu’on voulait musicalement et en terme d’arrangements. Mais aujourd’hui, chacun a ses goûts, ses influences, chacun apporte ses éléments (hip-hop, electro, funk…) C’est la raison pour laquelle notre son s’est développé.
Bob : Nos chansons pouvaient venir d’une idée et nous passions aussitôt en studio. Et Stuart [ndlr : Stuart Murdoch, leader de Belle and Sebastian] avait déjà imaginé les arrangements. Mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. On mélange les idées de chacun, tout ne repose plus sur une personne en particulier.

Pour en revenir à ce changement de statut, diriez-vous que vous faîtes plus de concessions ?
Mick :
Non, je crois simplement que les choses évoluent. Tu as peut-être entendu parler de ce qui est arrivé aux Arctic Monkeys, il y a quelques mois. Ils faisaient une journée promo à Paris, réservée à la presse. Eh bien ils ont disparu en plein Paris, car ils se sont dit qu’ils ne voulaient pas faire cela, qu’ils étaient juste là pour faire de la musique, pas pour donner des interviews. Quand on démarre, on pense que tout cela n’est pas nécessaire. Mais ensuite, on réalise que cela n’est pas une corvée de faire de la promo, c’est une chose tout à fait valable. La musique reste la chose la plus importante, mais cela n’est pas se compromettre que de parler de sa musique. Avec le temps, on acquiert aussi le sens des responsabilités : nous avons un staff, une équipe technique et il faut que tout se passe bien pour eux.

Mais dans le même temps, vous semblez très attachés à votre identité. Par exemple, vous jouez beaucoup d’anciens titres sur scène.
Mick :
Quand tu vas voir un groupe que tu apprécies, tu t’attends à entendre certaines chansons plus que d’autres. Quand tu vas voir Neil Young, tu ne veux pas entendre l’intégralité du dernier CD, tu veux entendre « Harvest ». Quand tu vas voir les Rolling Stones, tu veux surtout entendre Satisfaction et Brown Sugar. C’est la même chose pour nous.
Bob : Nous devons avoir 130 ou 140 titres dans notre répertoire. Il faut faire un choix. Nous jouons bien sûr quelques nouveautés, mais on ne peut pas mettre toutes les anciennes de côté.
Mick : Avec tous ces textes, Stuart a d’ailleurs du mal à se souvenir de toutes les paroles (rires) ! Si on essaie de jouer des setlists différentes tous les soirs, c’est aussi parce que cela nous aide à rester frais et enthousiastes.

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