"> Fiona Apple - Fetch The Bolt Cutters - Indiepoprock

Fetch The Bolt Cutters


Un album de sorti en chez .

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Le cinquième album de Fiona Apple en 24 ans, une expérience impressionnante et parfois éprouvante.

Il faut désormais avoir un certain âge pour se rappeler qu’à l’époque où l’industrie du disque faisait de la publicité à la télé, en 1996, une jeune interprète de 18 ans au regard envoûtant et à la voix irréelle vantait les mérites de son premier album entre la fin du journal de 20h et le film du soir.  24 ans plus tard, Fiona Apple sort son cinquième album sans crier gare (l’annonce de sa publication s’est faite il y a quelques jours dans une interview), et si la pub télé pour les disques – concept consumériste débile soit dit en passant-, n’est plus d’actualité, on aurait de toute façon du mal à imaginer qui que ce soit vanter un contenu qui fait musicalement dans le brut, et par moments dans le brutal niveau textes. Cette petite présentation arbitraire ne fait qu’à peine souligner le parcours tortueux et torturé de Fiona Apple. Finalement, la jeune fille qu’on croyait docile, quoique trop mûre pour son âge, a tôt fait d’envoyer paître une industrie qui la voyait peut-être comme un joli jouet à son service. Une industrie dont elle ne s’est pourtant jamais complètement éloignée (aujourd’hui encore, c’est la major Sony, via son label Epic, qui la publie). Mais, très vite, elle a laissé éclater ses failles, bien légitimes puisqu’elle a été victime d’un viol à 12 ans. Depuis ses débuts, sa carrière en pointillés n’aura quasiment jamais été autre chose qu’un combat. Contre elle-même, ses dépressions et ses déceptions, contre les journalistes musicaux qui ne supportaient pas son arrogance en 1999 quand, pour son second album, elle choisissait un titre à rallonge impossible à retenir, contre son label qui, pendant trois ans, entre 2002 et 2005, a refusé de publier son troisième album, considéré comme « non viable commercialement »… Aujourd’hui, « Fetch The Bolt Cutters » paraît pas moins de huit longues années après son précédent opus. Des années pendant lesquelles elle a lutté contre l’alcoolisme et autres réjouissances. C’est dire si le fait qu’elle soit encore là tient quelque part du miracle.

C’est dire aussi si, avec un tel bagage, elle a des choses à déverser dans sa musique, d’autant plus après le phénomène « Me Too » qui a, quoi qu’on en pense, tant fait pour libérer la parole. Pour Fiona Apple, « Fetch The Bolt Cutters » est, plus qu’un album, le réceptacle de tout ce qu’elle gardait encore en elle et devait bien sortir à un moment ou un autre. Et, comme elle le répète à l’envi sur Under The Table, pour elle, plus question de se taire. Et comme ce qu’elle transporte depuis longtemps, c’est du lourd, quand ça sort, ça fait mal. Les diatribes contre les violeurs en puissance de For Her sont glaçantes, tout comme celles contre un partenaire violent dans Newspaper, contre les bien-pensants désireux d’éviter les scandales et les esclandres dans Under The Table. Fiona Apple sait aussi se montrer sardonique quand elle s’adresse à celle qui l’a remplacée après une rupture dans Ladies et plaide pour une attitude de « non jalousie » précisément pour avouer son incapacité à ne pas être jalouse et à ne pas en souffrir. Par moments, un tel déballage de blessures à l’âme éprouve l’auditeur, dans la mesure où on s’intéresse aux paroles, plus que jamais centrales dans cet album, mais impressionnent aussi par cette constante oscillation entre force, fureur, même, et fragilité totale jamais dissimulée.

A cette sécheresse, à cette frontalité du propos, Fiona Apple ajoute celle de la musique. Très loin de la douceur et des ambiances jazz pop ouatées au piano rehaussées par sa voix hors du commun, elle a cette fois-ci composé avec, en gros, ce qu’elle avait sous la main. Le piano est là par intermittences, la voix est toujours puissante même si on sent de façon diffuse que des années d’épreuves pèsent sur son grain, mais, pour le reste, ce sont des percussions qui occupent l’espace ou, pour être exact, le résultat de coups frappés aussi bien sur les murs, le sol et diverses boîtes en métal que sur une caisse claire « conventionnelle », quelques choeurs, humains aussi bien que canins. Le résultat donne un album forcément à part, abrupt, très loin d’être aimable de prime abord, difficile à apprivoiser et qui laissera du monde sur le bord du chemin. Rien de plus normal puisque Fiona Apple est au-delà de l’idée de ne pas faire de compromis et a déclaré qu’avec « Fetch The Bolt Cutters », elle a donné la forme d’un disque à un contenu qui défie en lui-même la forme du disque ». Pourtant, si, à force d’écoutes, on arrive à s’attacher à l’album, c’est qu’il contient bel et bien ce qui fait précisément la force de tous les grands disques : des morceaux qui, si ils défient les lois des dynamiques, des formes, n’en obéissent pas moins, à leur niveau, à la loi des structures. Sur Newspaper, c’est bien l’ordonnancement implacable des percussions qui donne une base parfaite pour laisser la voix et les mots de Fiona Apple enfler, refluer, gonfler encore sans jamais déborder, ce qui ne fait que donner une précision encore plus chirurgicale et forte au propos. Sur Ladies, c’est une impeccable base blues qui offre un superbe écrin au morceau, tout comme sur Under The Table. Ce qui fait de « Fetch The Bolt Cutters » un grand disque, c’est que tout en éclatant les cadres et les standards, il reste profondément le résultat d’une écriture rigoureuse, d’un immense travail. A son écoute, on ne peut s’empêcher de penser à Nick Cave qui, il y a de cela de nombreuses années déjà, disait qu’il ne se considérait pas comme un rocker, parce qu’on associe la vie de rocker à un mode de vie dissolu, à un certain laisser aller, alors que lui s’enfermait tous les matins dans son « bureau » pour écrire et composer. Aujourd’hui, chez Fiona Apple, il y a de ça : si cet album dit tout du chaos de sa vie, exprime un besoin de radicalité dans l’expression, jamais elle n’oublie d’être une artiste. Et elle peut se prévaloir du titre parce qu’elle travaille pour et vient de sortir un album qui fera date.

Rédacteur en chef
  • Publication 1 059 vues21 avril 2020
  • Tags Fiona AppleEpic
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Tracklist

  1. I Want You To Love Me
  2. Shameika
  3. Fetch The Bolt Cutters
  4. Under The Table
  5. Relay
  6. Rack of His
  7. Newspaper
  8. Ladies
  9. Heavy Balloon
  10. Cosmonauts
  11. For Her
  12. Drumset
  13. On I Go

La disco de Fiona Apple